Il est à propos de musique une quantité d'absurdités que d'aucuns se plaisent à colporter, leur donnant l'apparence passagère du savoir ou du bon goût. Nous aurons sans doute l'occasion de nous en amuser à plusieurs reprises.
En se haussant du col, qui n'a jamais entendu ce fat déclarer
en société que de tous les langages, le seul pouvant
se targuer d'universalité était bien la Musique.
Nous inviterions volontiers l'auteur de pareille fadaises à
une représentation de Kabuki, à une cérémonie
aborigène, à un concert de chant diphonique d'Asie
centrale ou encore à goûter des polyphonies pygmées,
puis, lui demander un commentaire sensé d'un tel fait musical.
Si d'aventure il patinait, proposons à ses oreilles pourtant
universalistes quelque chose d'européen, que dis-je, de
français, telle qu'une diaphonie d'Aquitaine du XIIème
siècle, un motet mixte de la fin XIIIème, ou, qu'à
cela ne tienne, l'extrait d'un opus boulézien beaucoup
plus proche de nous.
Nous choisissons des cas particuliers ? Mais vous avez peut-être
raison. J'en appelle alors à Mozart, Chopin, au grand Ludwig
et propose leurs chef-d'uvres universels à notre
ami musicien bushman, puis à l'inuit des étendues
glacées et encore à ce grand maître indien
des tablas. Que notre infatué se rassure, ils semblent
connaître les mêmes difficultés que lui.
Comment pouvait-on imaginer un instant qu'un marqueur culturel
aussi déterminant que la musique pût être universel,
qu'une expression si puissamment enracinée dans un temps,
un lieu, un rite, un groupe social soit susceptible de traverser
les temps, les lieux, les rites et les groupes sociaux sans subir
une distorsion qui anéantisse la moindre chance d'une partielle
" compréhension ".
La première confusion est bien celle qui consiste à
confondre musique et langage, car seul ce dernier associe signifié
et signifiant. Au delà de quelques points communs comme
la temporalité, l'acquisition séquentielle et hiérarchisée
qu'elle commande, une possibilité d'écriture, des
aspects mélodiques et rythmiques évidents, une syntaxe
et sans doute quelques autres, les chemins du langage et de la
musique divergent ensuite irrémédiablement. La question
du signifié en musique, tant débattue depuis les
philosophes anciens jusqu'à nous, via Hanslick et Stravinsky,
devient alors affaire de culture. Au delà d'une analogie
facile - et juste - entre grande tension nerveuse et frénésie
sonore comme celle prodiguée par un tempo rapide ou une
grande densité d'événements - ainsi que son
contraire plein de sérénité - nous ne pouvons
nous aventurer bien loin sans risquer de lourdes méprises.
Dans l'expression même de cette grande tension, ne pourrions-nous
pas ranger aussi bien la plus débridée des allégresses
que la plus insoutenable des douleurs ? Les cas d'erreurs savoureuses
ont souvent abondé, par le passé, dans le seul domaine
des musique ethniques à chaque fois qu'un commentaire hâtif
- et souvent condescendant - est venu expliquer le fait musical
d'une culture mal comprise avec les outils analytiques occidentaux.
Un ethnocentrisme européen, historiquement marqué
mais malgré tout tenace, explique sans les excuser, cette
vision linéaire d'une histoire, qui, en art comme ailleurs,
est celle d'une évolution du pire vers le meilleurs, du
primitif vers le civilisé. Telle n'est pas la vision de
bien des cosmologies humaines qui conçoivent le temps non
pas comme une fuite éperdue et unidirectionnelle mais bien
comme une éternelle renaissance, un cycle, à l'image
des danses en cercle ou des moulins à prière.
Le signifié musical est par essence un non dit, un éther,
miroir de son psychisme propre, une expérience intime,
donc unique. Des comportements codifiés, culturels, acquis
viennent les compléter en une osmose parfaite. Les valeurs
symboliques attribuées à la musique font partie
d'une acculturation qui ne devra jamais se confondre avec la forme
elle-même - " le son en lui-même n'a ni tristesse
ni joie " Ji Kang (IIIème siècle). A titre
d'exemple, parmi une grande quantité d'autres, nous pourrions
citer les madrigalismes du XVIème s. comme l'illustration
musicales de pensées poétiques patiemment codifiées
et largement inspirées du christianisme dans les notions
d'élévation ou de chute - le Bien et le Mal - ou
encore l'omniprésence trinitaire. Les codes et symboles
font partie constitutive de toute culture quelle qu'elle soit.
Entre signifiant et signifié, le rapport est donc déterminé,
convenu et n'entre en rien dans la nature fondamentalement non
signifiante de toute réalité sonore agencée.
Sortie donc d'un contexte culturel défini, une musique
n'est qu'un événement acoustique d'origine humaine,
réfléchie et complexe, sur laquelle on ne peut s'empêcher
- en vain - d'appliquer des règles de compréhension,
une grille analytique acquise afin d'accoucher " au forceps
" de conclusions amusantes, au mieux, intéressantes,
mais presque toujours fausses.
Rien de moins universel que la musique. L'esperanto sonore reste
à inventer
si ce n'est déjà fait car
les rapports de force à l'échelle planétaire,
à l'heure d'une mondialisation dont les media sont les
meilleurs et les plus fulgurants des vecteurs, l'universalisme
musical revêt les sonorités d'une variété
dite " internationale ", en vérité anglo-saxonne.
La Musique en tant qu'essence des peuples ne peut se targuer d'universalité
- et c'est très bien ainsi - tandis qu'une musique en tant
que produit commercial a tout intérêt à le
prétendre, aidée en cela par l'hégémonisme
d'une puissance dominante.
Mieux que de prétendre à " l'universalité
" du " langage " musical, il conviendrait de dire
- plus prudemment - que l'instinct rythmique et la sensibilité
au musical font partie intrinsèque de l'être humain,
depuis toujours et à jamais, sans pouvoir a priori juger
de ce qu'il en fera.
FD