La Gazette des alizés n°11

Mars 2010

 

Un feu d'artifice, une apothéose, un dernier baroud, l'ultime crânerie que je vous infligerai, un été mémorable aussi flamboyant que votre hiver fut glacial, la grande vadrouille vous dis-je, enfin bref, un périple asiatique à 3,63 kP (le kilophoto, après premier tri). Autour de Singapour qui fut notre plaque-tournante, il y a donc au sommaire de ce nouveau carnet de voyage, la Malaisie, l'Indonésie avec l'île de Java suivie d'heureuses retrouvailles avec Bali-la-douce, la Thaïlande enfin avant de fondre vers les terres les plus australes et se reposer de tant de moiteur en Tasmanie.
Imaginez une Suisse équatoriale, un Monaco dans la touffeur et vous êtes à Singapour. Cas unique en Asie, Singapour-la-propre est une île-état de 700 km² tout au sud de la longue péninsule malaise. Ancien lieu de débauche, célèbre autrefois pour ses fumeries d'opium, c'est aujourd'hui une de ces " business place " où le tout commerce dans la plus grande liberté possible est la seule philosophie qui vaille. Pour asseoir l'idéologie, un état fort, quasi dictatorial sous son masque démocratique ressemble à s'y méprendre au royaume parfait du premier film " Shrek " : Ordre, Beauté, Rutilance mais répression aveugle en dehors des clous. La ville est la capitale mondiale des amendes en tous genres et partout des panneaux vous le rappellent : 1000$ pour un papier parterre, 5000$ pour un stationnement hors marquage, etc. La peine de mort y est proportionnellement beaucoup plus pratiquée qu'en Chine et dans le métro, des messages incitent les passagers à dénoncer sur le champ tout individu suspect. Pas de policiers visibles car ils sont tous en civils, monopole d'état sur les media, et l'obligation d'avoir occupé un poste de ministre dans le gouvernement précédent pour être autorisé à se présenter à une présidentielle. Une phrase trouvée dans canard local par un ami musicien vivant à Singapour depuis 12 ans, résume à elle seule la philosophie du pouvoir qui, à propos d'une éventuelle marche de protestation, un jour, déclarait qu'elle était " légale mais non autorisée ". En résumé, pour le touriste de passage, l'image est superbe, la propreté irréprochable, la sécurité totale. Pour le shopping, c'est même un paradis (quoique les prix ne soient pas aussi intéressants que dans nos " bonnes affaires asiatiques " fantasmées). Little India est notre quartier préféré, chaleureux, coloré et plein de senteurs épicées. La Chinatown a ses curiosités également, le centre historique est british à souhait tandis que les berges de la Singapore river sont à découvrir à la tombée de la nuit pour ses lumières.

 
 
 

 
   
   
   
   
   

 
 
   

 

 


De la Malaisie, au nord, je ne connaitrai que Malacca et Kuala Lumpur car les moussons saisonnières nous ont interdit la côte est et ses belles stations balnéaires. Bonne surprise, ici, on commence réellement à se sentir fortuné : 1,80€ les 30 minutes d'appel téléphonique en France, 2,50€ le bon repas, 12€ les 200 km en bus de tourisme grand confort et ce n'était qu'un début. Le pays n'est, de plus, pas encore surpeuplé et possède même parmi les plus vieilles forêts primaires tropicales, grignotées, il est vrai, par la culture du palmier à huile. A Malacca, c'est le souvenir portugais qui domine, talonné de peu par l'ancienne présence hollandaise. C'est dans cette petite ville que, véritablement, la gastronomie asiatique allait s'imposer à nous comme régime alimentaire quotidien, avec ses qualités et ses défauts. Nous avons ainsi gardé le souvenir brillant de saveurs rares et fouillées, de textures nouvelles et insolites au cœur de ces gargotes de la Chinatown, entourés des locaux causant le mandarin et lisant des journaux où seules les photos sont de petits ilots de signification incongrus dans une mer de signes totalement vide de sens. Au premier plat à peine achevé, le rose papier peint qui tapissait ma chambre buccale cloquait déjà et se décollait par endroits. Deux jours plus tard, la cage d'escalier était atteinte. Une semaine encore et le feu, que l'on prend à tord pour un bon grimpeur seulement, ravageait même les bas-fonds du bâtiment. Les trishaws de la ville valent à eux seuls le voyage. Ces vélos, dans le side-car desquels les touristes s'installent, sont incroyablement décorés de mille machins mais toujours outrageusement colorés. Tout est bon pour personnaliser son gagne-pain : fleurs en plastique, rubans, guirlandes variées, boules, breloques, ombrelles, tissus, quincaillerie, miroirs, pourvu que cela brille et se remarque. Dans le même but, des haut-parleurs hurlants branchés sur une batterie de voiture inondent à leur passage les malheureux piétons qui s'écartent, repoussés par un flot sonore aussi puissant que le véhicule est frêle. Le dimanche, le tintamarre est à son comble quand des dizaines de trishaws promènent ainsi touristes et familles sur les quelques centaines de mètres de la promenade, mais, le soir venu, surprise, ces taxis vélocipédiques s'illuminent de guirlandes de loupiottes clignotantes. Quand un de ces engins vous double sur un " YMCA " saturé des Village people et dans un halo scintillant d'arbre de Noël, l'ensemble est d'un kitch assez rare.

 

 

 

 
 
   
   

 
 
   

 

 


La capitale, Kuala Lumpur, ne fait pas partie des villes les plus remarquables de la planète. Du haut de la tour de télévision, elle s'étend à perte de vue, nettement divisée en quartiers, autant d'amas de gratte-ciels disséminés, reliés entre eux par des voies express. Hormis les plus hautes twin-towers au monde, les tours Petronas, du nom de la compagnie pétrolière malaise, et l'esplanade de la Merdeka (l'indépendance), la ville manque cruellement de beaux monuments. Son attrait est ailleurs, ainsi que dans nombre d'autres métropoles asiatiques, au cœur de ses marchés et ruelles, dans la variétés des origines ethniques de ses habitants, ses petits commerces et ses boui-bouis , ses petits boulots et le contrastes permanent de choses opposées qui se côtoient pourtant. A quelques mètres d'un marché chinois sale et animé, un splendide mall de marbre blanc briqué propose ses centaines de boutiques de luxe dans une atmosphère réfrigérée vingt degrés au dessous de la température extérieure, sur huit ou dix étages d'une modernité tapageuse. La population semble adorer ces nombreux temples de la consommation et y passe tout son temps libre. Certains renferment aussi des cinémas, des manèges derniers cris ou des secteurs à thème, des espaces libres où se déroulent des attractions diverses comme des démonstrations d'arts martiaux ou des cours de danse collectifs, des food-courts (salle de restaurant commune entourée de nombreux comptoirs de restauration rapide). En cette période de Noël, les décorations surabondantes faisaient de ces centres commerciaux impressionnants des lieux vraiment immanquables.


Nous avons alors décidé, mon beau-frère et moi, de continuer la route sur l'île de Java, centre et est, pour ses fameux temples bouddhistes et ses volcans actifs. D'une superficie égale au quart de la France, l'île abrite 120 millions d'habitants et la pression démographique est immédiatement perceptible, d'autant plus que les rizières occupent la majeure partie de la surface utile. Le deux roues y est roi et les avenues de Surrabaya sont des fleuves pétaradants dont le flot ininterrompu de motos vous oppresse, vous étourdit, vous assourdit, vous asphyxie. De loin en loin, une passerelle enjambe ces eaux tumultueuses pour rejoindre le trottoir opposé qui, sans cela, serait inaccessible, à moins de réellement vouloir quitter ce monde dans les plus brefs délais. Tout se transporte sur ces engins, la famille bien sûr, père, mère et deux enfants sur le même scooter avec parfois le petit dernier dans les bras, aussi bien que des charges incroyables défiant les lois communes de l'équilibre. Quantités de petits commerces de rue, essentiellement alimentaires, sont également échafaudés sur la base d'un deux roues transportant par exemple de manière très ingénieuse des rangements, un réchaud, un mini comptoir, les ustensiles, la marchandise et même l'indispensable parasol. Yogyakarta est plus humaine. Comme à Malacca, des trishaws par milliers cette fois, transportent le touriste comme le local dans un ballet de rue étourdissant. Plus fonctionnels, ils n'ont pas de décoration et sillonnent les rues à la force de jarrets fins mais robustes quand, la nuit venue, domiciles de fortune, ils sont nombreux à abriter le sommeil réparateur de leur pédaleur. Les environs de cette ancienne capitale et siège du dernier sultan d'Indonésie sont parsemés de temples bouddhistes ou hindouistes, voire les deux mêlés, antérieurs donc à l'implantation de l'islam régnant aujourd'hui sans partage. Borobudur et Prambanan sont des joyaux sauvés de la ruine par l'UNESCO.

   
   

 
 

 
 
   
   
   
   
   
 

 
   
 

 

 

 
   


Le volcan Bromo, plus à l'est, est un des cratères les plus connus. Partis à 4h du matin sur les bords de la caldera, par une piste de cendre et un froid surprenant, nous arrivons bientôt au point de vue pour assister au lever du soleil sur un décor de fumerolles. La poésie de la nuit dans la magie du lieu s'évanouit alors brutalement : des centaines de 4X4 sont déjà là, garés en pagaille sur les bas côtés. Terrifiant ! Des dizaines de motos bruyantes transportent à présent les touristes les plus fainéants jusqu'au sommet avec un empressement frénétique car il ne reste que quelques minutes pour gagner ses rupiahs avant que les premiers rayons de soleil sur les sommets ne sonnent la fin de la partie. Arrivé à l'observatoire, il fallait s'y attendre, 1500 à 2000 têtes encombrent le premier plan et il faut jouer des coudes pour espérer 20 degrés d'angle de paysage. Quelques jours plus tard, plus à l'est encore, trois heures de piste défoncée et une ascension assez physique ont heureusement découragé la plupart des gogos, et le Kawa Ijen s'offre à nous, seuls, ou peu s'en faut. Le cratère est connu pour les reportages dont il a fait l'objet. Sur le bord de son lac acide, on récolte des blocs de souffre pur que des porteurs vont acheminer sur plusieurs kilomètres et un grand dénivelé. Ces hommes secs gravissent les pentes pierreuses de la caldera avec une charge qui dépasse parfois les 80kg pour redescendre ensuite vers la vallée. Assister à cette inhumaine noria humaine est le type même de situation où le hiatus nord-sud vous frappe d'un direct à l'estomac. Il suffisait par exemple d'évaluer le nombre de voyages nécessaires (payé environ 2,10€ soit trois ou quatre repas au restau du coin, quand même) à un de ces hommes pour simplement acquérir l'appareil photo qui pendait à mon épaule et qui, de plus, saisissait gratuitement l'image de ce banal exploit. Néanmoins, ils sont, dans la région, considérés comme des nantis et s'ils ne vivent guère vieux, au moins ont-ils des revenus et une maison enviés de tous.


" Trransporrt ? ", " Taxi ? ", " Taxi ? ", " Trransporrt ? ", " Taxi ? " … Aucun doute, nous sommes à Bali. "Taxi ? ", Trransporrt ? ", tout les trois mètres, à chaque instant du jour ou de la nuit, " Trransporrt ? ", en tout lieu, même le plus improbable, " Taxi ? ", " Taxi ? ", plusieurs centaines de fois par jour et encore lorsque le bonhomme a remarqué le précédent refus, trois mètres plus tôt : " Trransporrt ? ". L'envie de prendre un bus public devient alors irrépressible. Soyons fous : 1,75€ les 120 km de trajet du détroit de Bali à Denpasar. Evidemment, au fil des arrêts, le rabatteur rentabilise la course et remplit, disons, bourre le véhicule au triple de sa capacité normale, avec des strapontins bricolés dans l'allée centrale, des sacs de marchandises sous les pieds et des coudes dans les côtes, de frêles grands-mères pliées en deux dans les encoignures, d'opulentes mamas laminant leur voisin à chaque virage, moiteur et transpiration généralisées, ceux qui descendent enjambent fauteuils, têtes et épaules et croisent difficilement ceux qui montent et tentent pareillement de récupérer la place libérée, les plus hardis s'accrochent à l'extérieur, partie sur le marchepied, partie dans le vent. Trois heures après, enfin arrivés, " trransporrt ? ". Nous terminerons en taxi. Climatisé.

   
   
   
   
   
   
   
   


Les Tuk-Tuk sont à Bangkok ce que les trishaws sont à Malacca ou Yogyakarta, une véritable attraction. Ceux-là sont motorisés, puissants et véloces, très prompts à conduire le client où il n'a jamais demandé à aller, à savoir un commerçant complice. Si le chauffeur n'a pas bien compris la destination souhaitée (ou le plus souvent, joue la comédie) il vous dépose à quelques kilomètres du lieu, puis s'excuse platement devant votre colère et vous propose alors un prix d'ami pour une nouvelle course, la bonne ! Comme en Indonésie, le touriste occidental est un coffre-fort ambulant sollicité à chaque pas, cible permanente de nombreux pièges, des plus mesquins aux plus importants. Impossible d'en ressortir totalement indemne car il se trouve toujours un moment où la vigilance est endormie, où la fatigue gagne. Plusieurs touristes français - très nombreux en Asie du sud-est, comme en Australie - m'ont ainsi raconté nombre de mésaventures frauduleuses. Le scénario est toujours le même : on est ravi d'avoir fait une excellente affaire après un long marchandage - et c'est effectivement le cas par rapport aux prix pratiqués en Europe - et l'on apprend par la suite qu'un tarif " honnête " pour un occidental averti (car le local, lui, paie le juste prix) est deux ou trois fois moins cher. Là encore, entre nord et sud, les rapports sont faussés et le fossé rapporte (bof). Quoi qu'il en soit, pour le coût d'une nuit d'hôtel (avec petit déjeuné) à Nouméa, j'ai voyagé une semaine entière en Thaïlande, tout compris, transports, repas, hébergements (dont une nuit dans un quatre étoiles), tickets d'entrées sur sites, faux frais, cartes téléphoniques et même petits cadeaux pour la famille ! Le Grand Palace de Bangkok, fraîchement restauré, est tout simplement époustouflant tandis que se promener à vélo à Ayutthaya et faire tinter sa sonnette pour doubler un éléphant est une de ces petites choses qui aèrent durablement l'esprit. Décidément, le meilleur investissement que l'on puisse faire est bien de s'offrir les plus beaux souvenirs.

   
 

 
 

 
 

 
 

 
 

 
 

 


La petite famille retrouvée à Singapour, nous filons plein sud vers un de ces bouts-du-monde si attirants : la Tasmanie. Célèbre pour son diable - un curieux marsupial carnivore gros comme un caniche et aussi atrabilaire qu'une vieille prof de solfège - le pays est d'une beauté exceptionnelle, à mi-chemin entre la verte Nouvelle Zélande et l'aride Australie. Les côtes découpées et les plages rappellent la Bretagne, mais en cette fin d'été austral, les pâturages étaient d'une blondeur éclatante. Bruny Island, au sud d'Hobart - du nom du navigateur français Bruni d'Entrecasteaux, rien à voir avec notre Carlita chérie - nous a suffisamment séduit pour vouloir y poser nos valises une dizaine de jours, bien loin à présent de ces villes asiatiques trépidantes et surchauffées. Calme, fraîcheur, nature et promenades. A la tombée de la nuit, il faut sortir un peu dans la campagne et deviner dans l'obscurité les wallabies quittant leur cachette et leur torpeur diurne, se déplaçant par bonds parmi les hautes herbes.

   
   
   
   
   


De retour sur notre île d'adoption pour la quatrième et dernière rentrée des classes contractuelle, nous avons récemment décidé de la suite de nos aventures et l'administration nous a accordé sa bénédiction. Dans moins de dix mois aujourd'hui, nous hisserons donc les voiles, cap plein ouest vers l'île de La Réunion. Nous y serons deux fois plus proches de la métropole et voisins de l'immense Afrique, pour moi Terra Incognita. Peut-être y trouverai-je l'inspiration d'une " Lettre australe " épisodique, qui sait ? Si ces quelques mois restant dans le Pacifique sud verront deux nouvelles escapades vers le Japon et le centre rouge australien, elles ne feront pas l'objet d'un nouveau carnet de voyage car je clos avec ces lignes (et un brin d'émotion) la série de mes " Gazettes " au présent numéro, le onzième. " Préfère l'impair " m'a soufflé Verlaine… Allons ! séchez donc vos larmes et la bise à tous !