Un feu d'artifice, une apothéose,
un dernier baroud, l'ultime crânerie que je vous infligerai,
un été mémorable aussi flamboyant que votre
hiver fut glacial, la grande vadrouille vous dis-je, enfin bref,
un périple asiatique à 3,63 kP (le kilophoto, après
premier tri). Autour de Singapour qui fut notre plaque-tournante,
il y a donc au sommaire de ce nouveau carnet de voyage, la Malaisie,
l'Indonésie avec l'île de Java suivie d'heureuses
retrouvailles avec Bali-la-douce, la Thaïlande enfin avant
de fondre vers les terres les plus australes et se reposer de
tant de moiteur en Tasmanie.
Imaginez une Suisse équatoriale, un Monaco dans la touffeur
et vous êtes à Singapour. Cas unique en Asie, Singapour-la-propre
est une île-état de 700 km² tout au sud de la
longue péninsule malaise. Ancien lieu de débauche,
célèbre autrefois pour ses fumeries d'opium, c'est
aujourd'hui une de ces " business place " où
le tout commerce dans la plus grande liberté possible est
la seule philosophie qui vaille. Pour asseoir l'idéologie,
un état fort, quasi dictatorial sous son masque démocratique
ressemble à s'y méprendre au royaume parfait du
premier film " Shrek " : Ordre, Beauté,
Rutilance mais répression aveugle en dehors des clous.
La ville est la capitale mondiale des amendes en tous genres et
partout des panneaux vous le rappellent : 1000$ pour un papier
parterre, 5000$ pour un stationnement hors marquage, etc. La peine
de mort y est proportionnellement beaucoup plus pratiquée
qu'en Chine et dans le métro, des messages incitent les
passagers à dénoncer sur le champ tout individu
suspect. Pas de policiers visibles car ils sont tous en civils,
monopole d'état sur les media, et l'obligation d'avoir
occupé un poste de ministre dans le gouvernement précédent
pour être autorisé à se présenter à
une présidentielle. Une phrase trouvée dans canard
local par un ami musicien vivant à Singapour depuis 12
ans, résume à elle seule la philosophie du pouvoir
qui, à propos d'une éventuelle marche de protestation,
un jour, déclarait qu'elle était " légale
mais non autorisée ". En résumé, pour
le touriste de passage, l'image est superbe, la propreté
irréprochable, la sécurité totale. Pour le
shopping, c'est même un paradis (quoique les prix ne soient
pas aussi intéressants que dans nos " bonnes affaires
asiatiques " fantasmées). Little India est
notre quartier préféré, chaleureux, coloré
et plein de senteurs épicées. La Chinatown
a ses curiosités également, le centre historique
est british à souhait tandis que les berges de la Singapore
river sont à découvrir à la tombée
de la nuit pour ses lumières.
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De la Malaisie, au nord, je ne connaitrai que Malacca et Kuala
Lumpur car les moussons saisonnières nous ont interdit
la côte est et ses belles stations balnéaires. Bonne
surprise, ici, on commence réellement à se sentir
fortuné : 1,80 les 30 minutes d'appel téléphonique
en France, 2,50 le bon repas, 12 les 200 km en bus
de tourisme grand confort et ce n'était qu'un début.
Le pays n'est, de plus, pas encore surpeuplé et possède
même parmi les plus vieilles forêts primaires tropicales,
grignotées, il est vrai, par la culture du palmier à
huile. A Malacca, c'est le souvenir portugais qui domine, talonné
de peu par l'ancienne présence hollandaise. C'est dans
cette petite ville que, véritablement, la gastronomie asiatique
allait s'imposer à nous comme régime alimentaire
quotidien, avec ses qualités et ses défauts. Nous
avons ainsi gardé le souvenir brillant de saveurs rares
et fouillées, de textures nouvelles et insolites au cur
de ces gargotes de la Chinatown, entourés des locaux
causant le mandarin et lisant des journaux où seules les
photos sont de petits ilots de signification incongrus dans une
mer de signes totalement vide de sens. Au premier plat à
peine achevé, le rose papier peint qui tapissait ma chambre
buccale cloquait déjà et se décollait par
endroits. Deux jours plus tard, la cage d'escalier était
atteinte. Une semaine encore et le feu, que l'on prend à
tord pour un bon grimpeur seulement, ravageait même les
bas-fonds du bâtiment. Les trishaws de la ville valent
à eux seuls le voyage. Ces vélos, dans le side-car
desquels les touristes s'installent, sont incroyablement décorés
de mille machins mais toujours outrageusement colorés.
Tout est bon pour personnaliser son gagne-pain : fleurs en plastique,
rubans, guirlandes variées, boules, breloques, ombrelles,
tissus, quincaillerie, miroirs, pourvu que cela brille et se remarque.
Dans le même but, des haut-parleurs hurlants branchés
sur une batterie de voiture inondent à leur passage les
malheureux piétons qui s'écartent, repoussés
par un flot sonore aussi puissant que le véhicule est frêle.
Le dimanche, le tintamarre est à son comble quand des dizaines
de trishaws promènent ainsi touristes et familles sur les
quelques centaines de mètres de la promenade, mais, le
soir venu, surprise, ces taxis vélocipédiques s'illuminent
de guirlandes de loupiottes clignotantes. Quand un de ces engins
vous double sur un " YMCA " saturé des
Village people et dans un halo scintillant d'arbre de Noël,
l'ensemble est d'un kitch assez rare.
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La capitale, Kuala Lumpur, ne fait pas partie des villes les plus
remarquables de la planète. Du haut de la tour de télévision,
elle s'étend à perte de vue, nettement divisée
en quartiers, autant d'amas de gratte-ciels disséminés,
reliés entre eux par des voies express. Hormis les plus
hautes twin-towers au monde, les tours Petronas,
du nom de la compagnie pétrolière malaise, et l'esplanade
de la Merdeka (l'indépendance), la ville manque
cruellement de beaux monuments. Son attrait est ailleurs, ainsi
que dans nombre d'autres métropoles asiatiques, au cur
de ses marchés et ruelles, dans la variétés
des origines ethniques de ses habitants, ses petits commerces
et ses boui-bouis , ses petits boulots et le contrastes permanent
de choses opposées qui se côtoient pourtant. A quelques
mètres d'un marché chinois sale et animé,
un splendide mall de marbre blanc briqué propose ses centaines
de boutiques de luxe dans une atmosphère réfrigérée
vingt degrés au dessous de la température extérieure,
sur huit ou dix étages d'une modernité tapageuse.
La population semble adorer ces nombreux temples de la consommation
et y passe tout son temps libre. Certains renferment aussi des
cinémas, des manèges derniers cris ou des secteurs
à thème, des espaces libres où se déroulent
des attractions diverses comme des démonstrations d'arts
martiaux ou des cours de danse collectifs, des food-courts (salle
de restaurant commune entourée de nombreux comptoirs de
restauration rapide). En cette période de Noël, les
décorations surabondantes faisaient de ces centres commerciaux
impressionnants des lieux vraiment immanquables.
Nous avons alors décidé, mon beau-frère et
moi, de continuer la route sur l'île de Java, centre et
est, pour ses fameux temples bouddhistes et ses volcans actifs.
D'une superficie égale au quart de la France, l'île
abrite 120 millions d'habitants et la pression démographique
est immédiatement perceptible, d'autant plus que les rizières
occupent la majeure partie de la surface utile. Le deux roues
y est roi et les avenues de Surrabaya sont des fleuves pétaradants
dont le flot ininterrompu de motos vous oppresse, vous étourdit,
vous assourdit, vous asphyxie. De loin en loin, une passerelle
enjambe ces eaux tumultueuses pour rejoindre le trottoir opposé
qui, sans cela, serait inaccessible, à moins de réellement
vouloir quitter ce monde dans les plus brefs délais. Tout
se transporte sur ces engins, la famille bien sûr, père,
mère et deux enfants sur le même scooter avec parfois
le petit dernier dans les bras, aussi bien que des charges incroyables
défiant les lois communes de l'équilibre. Quantités
de petits commerces de rue, essentiellement alimentaires, sont
également échafaudés sur la base d'un deux
roues transportant par exemple de manière très ingénieuse
des rangements, un réchaud, un mini comptoir, les ustensiles,
la marchandise et même l'indispensable parasol. Yogyakarta
est plus humaine. Comme à Malacca, des trishaws
par milliers cette fois, transportent le touriste comme le local
dans un ballet de rue étourdissant. Plus fonctionnels,
ils n'ont pas de décoration et sillonnent les rues à
la force de jarrets fins mais robustes quand, la nuit venue, domiciles
de fortune, ils sont nombreux à abriter le sommeil réparateur
de leur pédaleur. Les environs de cette ancienne capitale
et siège du dernier sultan d'Indonésie sont parsemés
de temples bouddhistes ou hindouistes, voire les deux mêlés,
antérieurs donc à l'implantation de l'islam régnant
aujourd'hui sans partage. Borobudur et Prambanan sont des joyaux
sauvés de la ruine par l'UNESCO.
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Le volcan Bromo, plus à l'est, est un des cratères
les plus connus. Partis à 4h du matin sur les bords de
la caldera, par une piste de cendre et un froid surprenant, nous
arrivons bientôt au point de vue pour assister au lever
du soleil sur un décor de fumerolles. La poésie
de la nuit dans la magie du lieu s'évanouit alors brutalement
: des centaines de 4X4 sont déjà là, garés
en pagaille sur les bas côtés. Terrifiant ! Des dizaines
de motos bruyantes transportent à présent les touristes
les plus fainéants jusqu'au sommet avec un empressement
frénétique car il ne reste que quelques minutes
pour gagner ses rupiahs avant que les premiers rayons de
soleil sur les sommets ne sonnent la fin de la partie. Arrivé
à l'observatoire, il fallait s'y attendre, 1500 à
2000 têtes encombrent le premier plan et il faut jouer des
coudes pour espérer 20 degrés d'angle de paysage.
Quelques jours plus tard, plus à l'est encore, trois heures
de piste défoncée et une ascension assez physique
ont heureusement découragé la plupart des gogos,
et le Kawa Ijen s'offre à nous, seuls, ou peu s'en faut.
Le cratère est connu pour les reportages dont il a fait
l'objet. Sur le bord de son lac acide, on récolte des blocs
de souffre pur que des porteurs vont acheminer sur plusieurs kilomètres
et un grand dénivelé. Ces hommes secs gravissent
les pentes pierreuses de la caldera avec une charge qui dépasse
parfois les 80kg pour redescendre ensuite vers la vallée.
Assister à cette inhumaine noria humaine est le type même
de situation où le hiatus nord-sud vous frappe d'un direct
à l'estomac. Il suffisait par exemple d'évaluer
le nombre de voyages nécessaires (payé environ 2,10
soit trois ou quatre repas au restau du coin, quand même)
à un de ces hommes pour simplement acquérir l'appareil
photo qui pendait à mon épaule et qui, de plus,
saisissait gratuitement l'image de ce banal exploit. Néanmoins,
ils sont, dans la région, considérés comme
des nantis et s'ils ne vivent guère vieux, au moins ont-ils
des revenus et une maison enviés de tous.
" Trransporrt ? ", " Taxi ? ",
" Taxi ? ", " Trransporrt ? ",
" Taxi ? "
Aucun doute, nous sommes à
Bali. "Taxi ? ", Trransporrt ? ",
tout les trois mètres, à chaque instant du jour
ou de la nuit, " Trransporrt ? ", en tout lieu,
même le plus improbable, " Taxi ? ", "
Taxi ? ", plusieurs centaines de fois par jour et
encore lorsque le bonhomme a remarqué le précédent
refus, trois mètres plus tôt : " Trransporrt
? ". L'envie de prendre un bus public devient alors irrépressible.
Soyons fous : 1,75 les 120 km de trajet du détroit
de Bali à Denpasar. Evidemment, au fil des arrêts,
le rabatteur rentabilise la course et remplit, disons, bourre
le véhicule au triple de sa capacité normale, avec
des strapontins bricolés dans l'allée centrale,
des sacs de marchandises sous les pieds et des coudes dans les
côtes, de frêles grands-mères pliées
en deux dans les encoignures, d'opulentes mamas laminant leur
voisin à chaque virage, moiteur et transpiration généralisées,
ceux qui descendent enjambent fauteuils, têtes et épaules
et croisent difficilement ceux qui montent et tentent pareillement
de récupérer la place libérée, les
plus hardis s'accrochent à l'extérieur, partie sur
le marchepied, partie dans le vent. Trois heures après,
enfin arrivés, " trransporrt ? ". Nous
terminerons en taxi. Climatisé.
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Les Tuk-Tuk sont à Bangkok ce que les trishaws
sont à Malacca ou Yogyakarta, une véritable attraction.
Ceux-là sont motorisés, puissants et véloces,
très prompts à conduire le client où il n'a
jamais demandé à aller, à savoir un commerçant
complice. Si le chauffeur n'a pas bien compris la destination
souhaitée (ou le plus souvent, joue la comédie)
il vous dépose à quelques kilomètres du lieu,
puis s'excuse platement devant votre colère et vous propose
alors un prix d'ami pour une nouvelle course, la bonne ! Comme
en Indonésie, le touriste occidental est un coffre-fort
ambulant sollicité à chaque pas, cible permanente
de nombreux pièges, des plus mesquins aux plus importants.
Impossible d'en ressortir totalement indemne car il se trouve
toujours un moment où la vigilance est endormie, où
la fatigue gagne. Plusieurs touristes français - très
nombreux en Asie du sud-est, comme en Australie - m'ont ainsi
raconté nombre de mésaventures frauduleuses. Le
scénario est toujours le même : on est ravi d'avoir
fait une excellente affaire après un long marchandage -
et c'est effectivement le cas par rapport aux prix pratiqués
en Europe - et l'on apprend par la suite qu'un tarif " honnête
" pour un occidental averti (car le local, lui, paie le juste
prix) est deux ou trois fois moins cher. Là encore, entre
nord et sud, les rapports sont faussés et le fossé
rapporte (bof). Quoi qu'il en soit, pour le coût d'une nuit
d'hôtel (avec petit déjeuné) à Nouméa,
j'ai voyagé une semaine entière en Thaïlande,
tout compris, transports, repas, hébergements (dont une
nuit dans un quatre étoiles), tickets d'entrées
sur sites, faux frais, cartes téléphoniques et même
petits cadeaux pour la famille ! Le Grand Palace de Bangkok,
fraîchement restauré, est tout simplement époustouflant
tandis que se promener à vélo à Ayutthaya
et faire tinter sa sonnette pour doubler un éléphant
est une de ces petites choses qui aèrent durablement l'esprit.
Décidément, le meilleur investissement que l'on
puisse faire est bien de s'offrir les plus beaux souvenirs.
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La petite famille retrouvée à Singapour, nous filons
plein sud vers un de ces bouts-du-monde si attirants : la Tasmanie.
Célèbre pour son diable - un curieux marsupial carnivore
gros comme un caniche et aussi atrabilaire qu'une vieille prof
de solfège - le pays est d'une beauté exceptionnelle,
à mi-chemin entre la verte Nouvelle Zélande et l'aride
Australie. Les côtes découpées et les plages
rappellent la Bretagne, mais en cette fin d'été
austral, les pâturages étaient d'une blondeur éclatante.
Bruny Island, au sud d'Hobart - du nom du navigateur français
Bruni d'Entrecasteaux, rien à voir avec notre Carlita chérie
- nous a suffisamment séduit pour vouloir y poser nos valises
une dizaine de jours, bien loin à présent de ces
villes asiatiques trépidantes et surchauffées. Calme,
fraîcheur, nature et promenades. A la tombée de la
nuit, il faut sortir un peu dans la campagne et deviner dans l'obscurité
les wallabies quittant leur cachette et leur torpeur diurne, se
déplaçant par bonds parmi les hautes herbes.
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De retour sur notre île d'adoption pour la quatrième
et dernière rentrée des classes contractuelle, nous
avons récemment décidé de la suite de nos
aventures et l'administration nous a accordé sa bénédiction.
Dans moins de dix mois aujourd'hui, nous hisserons donc les voiles,
cap plein ouest vers l'île de La Réunion. Nous y
serons deux fois plus proches de la métropole et voisins
de l'immense Afrique, pour moi Terra Incognita. Peut-être
y trouverai-je l'inspiration d'une " Lettre australe "
épisodique, qui sait ? Si ces quelques mois restant dans
le Pacifique sud verront deux nouvelles escapades vers le Japon
et le centre rouge australien, elles ne feront pas l'objet d'un
nouveau carnet de voyage car je clos avec ces lignes (et un brin
d'émotion) la série de mes " Gazettes "
au présent numéro, le onzième. " Préfère
l'impair " m'a soufflé Verlaine
Allons ! séchez
donc vos larmes et la bise à tous !