Hi guys !
Oui, nous avons réellement pensé, ces deux dernières années, détenir le moyen de ralentir la fuite du temps. En quadruplant, au moins, la densité et la richesse des événements, les jours paraissaient des semaines, les mois des années. Mais rien ny fait, lhorloge nous rappelle à lordre, nous vieillissons aussi vite sous un cocotier quà lombre dun olivier et bientôt notre séjour sera achevé aux trois-quarts. Autant lavouer de suite, nous ne sommes pas pressés de rentrer pour retrouver le climat morose actuel de la mère-patrie. Aussi, nous comptons bien saisir la moindre occasion de poursuivre le voyage, ici ou ailleurs, et avec laide dun peu de chance
Il me semble avoir tout dit de notre chère Nouvelle-Zélande et les cinq semaines que nous y avons passées lété dernier (de la fin décembre au début février) nous confortèrent dans notre opinion. Nature et faune de ces pays vides : Côtes sauvages et pâturages verts se découpant sur le bleu du ciel ou de la mer, collines douces ou monts déchirés, lions de mer énormes et assoupis dans le sable, pingouins sautillants rentrant de la pêche, troupeaux dotaries baillant sur les rochers, fjords imposants faisant écrin aux vertigineuses cascades. Au cur de lété austral, jamais la température ne semballe et si ce nétait les sandflies, petites mouches piqueuses, rien ne viendrait troubler une apaisante sensation de bien-être. Lhiver nous laisserait sans doute une impression bien différente mais lart du vacancier nest-il pas dabord celui de choisir la bonne destination au meilleur moment de lannée ?
A ce propos, il fallait aller à Darwin durant la saison sèche, après les pluies qui noient littéralement des immensités de plaine, font monter les rivières de plusieurs mètres et rendent bien sûr impraticables quantités de routes et de pistes. Cette région tropicale dAustralie ne vaut, elle aussi, que par sa nature et la présence aborigène, plus marquée quailleurs. Les Northern Territories sont à limage de la démesure de lîle-continent qui contient à elle seule une fois et quelque lEurope. Cet état du centre-nord compte moins de 200 000 habitants sur une surface supérieure à deux fois la France, mais il faut dire quau delà dune bande littorale de 200 km environ sétend un désert torride et infini.
La région de Darwin est couverte dun bush maigrelet, incendié tous les ans par les aborigènes depuis plusieurs dizaines de milliers dannées, parcouru de rivières et parsemé de marigots les fameux Billabongs infestés de crocodiles. Peu de monde sur les longues plages et aucun baigneur, sans doute découragés par les panneaux signalant la présence fréquente de la Box Jelly-fish tueuse et du salt-water crocodile. On les comprend. Le lieu nest cependant pas un enfer hostile mais plutôt un havre de vie sauvage dont laborigène sest semble-t-il bien accommodé : oiseaux en tous genres, tortues, lézards, kangourous et wallabies, buffles et même dingos saperçoivent fréquemment sur les piste de brousse. On y trouve également les plus anciennes peintures pariétales dAustralie dont les premières auraient été réalisées voici 30 000 ans au moins ! Voilà qui relativise notre Lascaux national et ses 17 000 années. Le peuple aborigène aurait colonisé lîle par le nord, profitant dun niveau des mers abaissé vers moins 50 000. Peut-on dailleurs parler de « peuple aborigène » quand, sur un aussi grand territoire, de lextrême nord à la Tasmanie, on a pu déterminer 350 « pays » indigènes et quelques 250 aires linguistiques distinctes, une nébuleuse aborigène avec une densité de population restée celle des sapiens sapiens aux temps les plus reculés de la préhistoire humaine. Isolés par la suite après la remontée des eaux à la fin de la dernière époque glaciaire, ils ont été découverts par les européens des lumières dans létat inchangé de la nuit des temps, le temps davant, celui des rêves ou dreamtime. Le choc de la rencontre, la collision des époques fut terrible, peut-être davantage ici quailleurs. La politique coloniale « à langlo-saxonne » fut de plus sans pitié qui préférait, au pire, un genre dextermination cachant son nom, au mieux, une assimilation brutale sous forme denlèvements denfants arrachés à leur famille pour être placés dans des missions ou des foyers dimmigrants, la lost generation, pratique qui cessa il y a seulement quelques décennies, en cause dans dinnombrables cas desclavage domestique voire sexuel, et qui motiva il a deux ans à peine des excuses nationales et historiques de la part du gouvernement travailliste récemment élu. Bien tardive reconnaissance, chrysanthèmes de plastique sur les tombes de sociétés multi millénaires. Les aborigènes sont toujours là, tels des ombres hors du siècle, hors du temps, erratiques, souvent imbibés dalcool, le regard perdu dans un lointain immémorial, naufragés pathétiques de lHistoire. Il ny a que ces nouveaux romantiques, enfants gâtés, ces assoiffés dailleurs spirituels et de sagesses perdues pour voir dans ces êtres limage poétique fantasmée dune Vérité lointaine et leur accorder une grandeur à peu de frais. La réalité est plus prosaïque : à la cloche ou à lécart en communautés, dans leur réserve ou isolés au cur des régions les plus désertiques du territoire, ils sont exclus. A lévidence, il nest pas facile de « prendre le train en marche », que dis-je de sauter dans un TGV, lorsquon est nu, la sagaie à la main, et pour seule explication du Monde, les mythes et leur magie. En a-t-on même envie ? Peut-être pas. Lhomme blanc a-t-il toujours tendu la main ? Surement pas. Aujourdhui, les aborigènes sont à lhonneur dans nombre de parutions culturelles et le dreamtime est presque « tendance » comme le fameux Didjeridoo, très joué par les occidentaux, accommodé aux sons et rythmes les plus branchés. On se délecte sans ny pouvoir rien comprendre aux mythes les plus abscons imprimés au cur de nombreux livres. On glose sur la grandeur dâmes de ces êtres dun autre temps, vision néo-rousseauiste de lâge premier, de lidéal de nature. Après avoir manqué le faire disparaître de peu, certains porteraient à présent laborigène aux nues, aspect récent et paradoxal dun racisme demeuré. Seuls les artistes aborigènes semblent trouver une reconnaissance de juste mesure et sans faux semblants bien-pensants. Leurs uvres sont, elles aussi, très demandées et sétalent dans de nombreuses galeries spécialisées en ville. Un important commerce sest développé qui, nen doutons pas, est loin de profiter aux seuls artistes indigènes, mais qui a le mérite de valoriser une authentique expression artistique, écartant de fait lassistanat comme la facilité folklorisante.
De nombreux circuits « aventure » sont proposés dans les parcs nationaux de létat et en particulier celui du Kakadu les nissardophones sen délectent déjà grand comme la moitié de la Suisse et sanctuaire de la vie animalière. Pour peu que le guide soit sympathique et la compagnie agréable cétait le cas la formule est idoine. Cinq jours de bivouac avec Mat le broussard, très british, mais de ces bons anglais car francophile. Son seul défaut : ses goûts musicaux très rock. Jeus beau lui répéter durant ces heures de routes baignées de sons métalliques « Mat, rubbish ! », rien ny fit. Il nous a appris beaucoup de choses et, entre autres, comment se délecter du gros abdomen vert émeraude de fourmis locales au goût étonnant et très citronné. Je lai cru sur parole. Le farceur avait joué un tour à un autre groupe de malheureux, et, au beau milieu dun désert du centre désolé, vide avec du rien autour, il avait stoppé le camion, et sans mot dire, lair étrangement déprimé, les clés de contact dans la poche, il était parti tout seul sur la route. Il marcha plus de deux cents mètres avant quun des naufragés surmontant son angoisse lui criât avec laccent dOxford « comptez-vous bien revenir, ou pas ? ». Il navait pas son pareil pour confectionner en un clin dil (cest la seule qualité de ces choses), des hot dogs froids mais règlementaires, avec fromage, oignon et force sauce barbecue. Il adorait la France, cétait déjà ça
Animaux, sites archéologiques, rencontres aborigènes, billabongs, cascades, baignades sauvages, veillées et feux de camp, la vie au grand air, la vraie, avec poussière, pistes défoncées et moustiques. Une nuit à la belle étoile promettait pourtant dêtre romantique à la lueur de la croix du sud, mais des sacs de couchage trop épais pour ce climat alliés aux diptères sus cités en décidèrent autrement : Steamed inside, stung outside. Jeus ainsi tout le loisir de suivre la rotation quasi complète de la voute céleste tout en me giflant continuellement. Le fantôme de Crocodile Dundee hante toute la région qui en tire gloire. Dans les bars de brousse, les affiches du film ornent les murs et lon sert la gueuse locale, la savoureuse « XXXX », ainsi nommée par son brasseur de père qui, manifestement manquait dimagination. Magnifiques peaux et crânes de sauriens sur les étagères, chapeaux de cuir sur le comptoir et tout le long de la Stuart Highway, les road trains à trois ou quatre remorques avec leurs 88 roues passent dans un nuage de poussière en faisant trembler les verres. Ces monstres routiers qui sillonnent le pays, soumis à « la tyrannie de la distance » (expression australienne), avalent sans sourciller le ruban dasphalte sétirant sans fin sur des portions parfaitement rectilignes dont la plus longue fait 800 km !
Notre rencontre avec lAustralie
profonde allait sachever de manière quelque peu anachronique
sur la grande fête annuelle des grecs de Darwin. Venus en
masse après la seconde guerre mondiale pour sinstaller
dans ce coin reculé du pays, ils forment à présent
une des soixante communautés composant le melting pot
local. Lultime souvenir arraché à cette ville
restera pour nous limage de danseurs se tenant par les épaules,
évoluant sur un rythme de sirtaki. Le sirtaki de Darwin.
Bah ! Why not
FD
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