La Gazette des alizés n°9

Juillet 2009

Hi guys !

Oui, nous avons réellement pensé, ces deux dernières années, détenir le moyen de ralentir la fuite du temps. En quadruplant, au moins, la densité et la richesse des événements, les jours paraissaient des semaines, les mois des années. Mais rien n’y fait, l’horloge nous rappelle à l’ordre, nous vieillissons aussi vite sous un cocotier qu’à l’ombre d’un olivier et bientôt notre séjour sera achevé aux trois-quarts. Autant l’avouer de suite, nous ne sommes pas pressés de rentrer pour retrouver le climat morose actuel de la mère-patrie. Aussi, nous comptons bien saisir la moindre occasion de poursuivre le voyage, ici ou ailleurs, et avec l’aide d’un peu de chance…

Il me semble avoir tout dit de notre chère Nouvelle-Zélande et les cinq semaines que nous y avons passées l’été dernier (de la fin décembre au début février) nous confortèrent dans notre opinion. Nature et faune de ces pays vides : Côtes sauvages et pâturages verts se découpant sur le bleu du ciel ou de la mer, collines douces ou monts déchirés, lions de mer énormes et assoupis dans le sable, pingouins sautillants rentrant de la pêche, troupeaux d’otaries baillant sur les rochers, fjords imposants faisant écrin aux vertigineuses cascades. Au cœur de l’été austral, jamais la température ne s’emballe et si ce n’était les sandflies, petites mouches piqueuses, rien ne viendrait troubler une apaisante sensation de bien-être. L’hiver nous laisserait sans doute une impression bien différente mais l’art du vacancier n’est-il pas d’abord celui de choisir la bonne destination au meilleur moment de l’année ?

A ce propos, il fallait aller à Darwin durant la saison sèche, après les pluies qui noient littéralement des immensités de plaine, font monter les rivières de plusieurs mètres et rendent bien sûr impraticables quantités de routes et de pistes. Cette région tropicale d’Australie ne vaut, elle aussi, que par sa nature et la présence aborigène, plus marquée qu’ailleurs. Les Northern Territories sont à l’image de la démesure de l’île-continent qui contient à elle seule une fois et quelque l’Europe. Cet état du centre-nord compte moins de 200 000 habitants sur une surface supérieure à deux fois la France, mais il faut dire qu’au delà d’une bande littorale de 200 km environ s’étend un désert torride et infini.

La région de Darwin est couverte d’un bush maigrelet, incendié tous les ans par les aborigènes depuis plusieurs dizaines de milliers d’années, parcouru de rivières et parsemé de marigots – les fameux Billabongs – infestés de crocodiles. Peu de monde sur les longues plages et aucun baigneur, sans doute découragés par les panneaux signalant la présence fréquente de la Box Jelly-fish tueuse et du salt-water crocodile. On les comprend. Le lieu n’est cependant pas un enfer hostile mais plutôt un havre de vie sauvage dont l’aborigène s’est semble-t-il bien accommodé : oiseaux en tous genres, tortues, lézards, kangourous et wallabies, buffles et même dingos s’aperçoivent fréquemment sur les piste de brousse. On y trouve également les plus anciennes peintures pariétales d’Australie dont les premières auraient été réalisées voici 30 000 ans au moins ! Voilà qui relativise notre Lascaux national et ses 17 000 années. Le peuple aborigène aurait colonisé l’île par le nord, profitant d’un niveau des mers abaissé vers moins 50 000. Peut-on d’ailleurs parler de « peuple aborigène » quand, sur un aussi grand territoire, de l’extrême nord à la Tasmanie, on a pu déterminer 350 « pays » indigènes et quelques 250 aires linguistiques distinctes, une nébuleuse aborigène avec une densité de population restée celle des sapiens sapiens aux temps les plus reculés de la préhistoire humaine. Isolés par la suite après la remontée des eaux à la fin de la dernière époque glaciaire, ils ont été découverts par les européens des lumières dans l’état inchangé de la nuit des temps, le temps d’avant, celui des rêves ou dreamtime. Le choc de la rencontre, la collision des époques fut terrible, peut-être davantage ici qu’ailleurs. La politique coloniale « à l’anglo-saxonne » fut de plus sans pitié qui préférait, au pire, un genre d’extermination cachant son nom, au mieux, une assimilation brutale sous forme d’enlèvements d’enfants arrachés à leur famille pour être placés dans des missions ou des foyers d’immigrants, la lost generation, pratique qui cessa il y a seulement quelques décennies, en cause dans d’innombrables cas d’esclavage domestique voire sexuel, et qui motiva il a deux ans à peine des excuses nationales et historiques de la part du gouvernement travailliste récemment élu. Bien tardive reconnaissance, chrysanthèmes de plastique sur les tombes de sociétés multi millénaires. Les aborigènes sont toujours là, tels des ombres hors du siècle, hors du temps, erratiques, souvent imbibés d’alcool, le regard perdu dans un lointain immémorial, naufragés pathétiques de l’Histoire. Il n’y a que ces nouveaux romantiques, enfants gâtés, ces assoiffés d’ailleurs spirituels et de sagesses perdues pour voir dans ces êtres l’image poétique fantasmée d’une Vérité lointaine et leur accorder une grandeur à peu de frais. La réalité est plus prosaïque : à la cloche ou à l’écart en communautés, dans leur réserve ou isolés au cœur des régions les plus désertiques du territoire, ils sont exclus. A l’évidence, il n’est pas facile de « prendre le train en marche », que dis-je de sauter dans un TGV, lorsqu’on est nu, la sagaie à la main, et pour seule explication du Monde, les mythes et leur magie. En a-t-on même envie ? Peut-être pas. L’homme blanc a-t-il toujours tendu la main ? Surement pas. Aujourd’hui, les aborigènes sont à l’honneur dans nombre de parutions culturelles et le dreamtime est presque « tendance » comme le fameux Didjeridoo, très joué par les occidentaux, accommodé aux sons et rythmes les plus branchés. On se délecte sans n’y pouvoir rien comprendre aux mythes les plus abscons imprimés au cœur de nombreux livres. On glose sur la grandeur d’âmes de ces êtres d’un autre temps, vision néo-rousseauiste de l’âge premier, de l’idéal de nature. Après avoir manqué le faire disparaître de peu, certains porteraient à présent l’aborigène aux nues, aspect récent et paradoxal d’un racisme demeuré. Seuls les artistes aborigènes semblent trouver une reconnaissance de juste mesure et sans faux semblants bien-pensants. Leurs œuvres sont, elles aussi, très demandées et s’étalent dans de nombreuses galeries spécialisées en ville. Un important commerce s’est développé qui, n’en doutons pas, est loin de profiter aux seuls artistes indigènes, mais qui a le mérite de valoriser une authentique expression artistique, écartant de fait l’assistanat comme la facilité folklorisante.

De nombreux circuits « aventure » sont proposés dans les parcs nationaux de l’état et en particulier celui du Kakadu – les nissardophones s’en délectent déjà – grand comme la moitié de la Suisse et sanctuaire de la vie animalière. Pour peu que le guide soit sympathique et la compagnie agréable – c’était le cas – la formule est idoine. Cinq jours de bivouac avec Mat le broussard, très british, mais de ces bons anglais car francophile. Son seul défaut : ses goûts musicaux très rock. J’eus beau lui répéter durant ces heures de routes baignées de sons métalliques « Mat, rubbish ! », rien n’y fit. Il nous a appris beaucoup de choses et, entre autres, comment se délecter du gros abdomen vert émeraude de fourmis locales au goût étonnant et très citronné. Je l’ai cru sur parole. Le farceur avait joué un tour à un autre groupe de malheureux, et, au beau milieu d’un désert du centre désolé, vide avec du rien autour, il avait stoppé le camion, et sans mot dire, l’air étrangement déprimé, les clés de contact dans la poche, il était parti tout seul sur la route. Il marcha plus de deux cents mètres avant qu’un des naufragés surmontant son angoisse lui criât avec l’accent d’Oxford « comptez-vous bien revenir, ou pas ? ». Il n’avait pas son pareil pour confectionner en un clin d’œil (c’est la seule qualité de ces choses), des hot dogs froids mais règlementaires, avec fromage, oignon et force sauce barbecue. Il adorait la France, c’était déjà ça…

Animaux, sites archéologiques, rencontres aborigènes, billabongs, cascades, baignades sauvages, veillées et feux de camp, la vie au grand air, la vraie, avec poussière, pistes défoncées et moustiques. Une nuit à la belle étoile promettait pourtant d’être romantique à la lueur de la croix du sud, mais des sacs de couchage trop épais pour ce climat alliés aux diptères sus cités en décidèrent autrement : Steamed inside, stung outside. J’eus ainsi tout le loisir de suivre la rotation quasi complète de la voute céleste tout en me giflant continuellement. Le fantôme de Crocodile Dundee hante toute la région qui en tire gloire. Dans les bars de brousse, les affiches du film ornent les murs et l’on sert la gueuse locale, la savoureuse « XXXX », ainsi nommée par son brasseur de père qui, manifestement manquait d’imagination. Magnifiques peaux et crânes de sauriens sur les étagères, chapeaux de cuir sur le comptoir et tout le long de la Stuart Highway, les road trains à trois ou quatre remorques avec leurs 88 roues passent dans un nuage de poussière en faisant trembler les verres. Ces monstres routiers qui sillonnent le pays, soumis à « la tyrannie de la distance » (expression australienne), avalent sans sourciller le ruban d’asphalte s’étirant sans fin sur des portions parfaitement rectilignes dont la plus longue fait 800 km !

Notre rencontre avec l’Australie profonde allait s’achever de manière quelque peu anachronique sur la grande fête annuelle des grecs de Darwin. Venus en masse après la seconde guerre mondiale pour s’installer dans ce coin reculé du pays, ils forment à présent une des soixante communautés composant le melting pot local. L’ultime souvenir arraché à cette ville restera pour nous l’image de danseurs se tenant par les épaules, évoluant sur un rythme de sirtaki. Le sirtaki de Darwin. Bah ! Why not

FD