Voici la lettre-réponse parue dans les Nouvelles Calédoniennes du 28/11/09 rétablie dans son intégrité. En rouge apparaissent les coupures réalisées par le comité de lecture du journal.
Avant notre départ pour la Nouvelle Calédonie, fin 2006, nous savions déjà beaucoup de choses sur notre destination : Les " événements ", l'isolement, le caractère rural et farouche, les revendications indépendantistes, les 360 virages du col d'Amieu, les difficultés de logement et j'en passe. Nous étions donc psychologiquement préparés aux pires problèmes de tous ordres, professionnels bien sûr, mais aussi pratiques ou relationnels au point que, par bien des côtés, nous fûmes par la suite agréablement surpris. Ce qu'alors nous ignorions encore c'était la grande gentillesse d'une grande partie de la population locale et la chaleur humaine qui se dégageait des repas très familiaux organisés au sein même du collège par les mamans d'élèves. Les contacts avec les villageois restant en dehors de ces occasions très limités, la convivialité entre les collègues de travail était très importante et de solides amitiés se sont nouées en quelques mois. Le cercle était malheureusement trop " métropolitain " à notre goût, car nous étions sincèrement avides de pénétrer le microcosme calédonien. En brousse, les enseignants " métros " sont en effet largement majoritaires ce qui peut paraître paradoxal et gênant dans l'optique d'un " avenir ensemble ". En 2007 par exemple, un poste non pourvu au GOD de Kouaoua a été refusé par une trentaine d'enseignants locaux pendant plusieurs semaines.
Ce qui motive cette réponse n'est pas la saine réaction
des enseignants de la commune manifestant enfin publiquement leur
malaise, soutenus dans leur action par la population locale mais
bien une remarque à mon sens malheureuse de la municipalité
par la voix de son premier magistrat M. Gilbert Thyuienon. Celui-ci
déclare en fin d'article " qu'il nous faut des enseignants
militants ". Mais les enseignants sont déjà,
par nature, de grands militants voire même des combattants
de nos jours, soldats infatigables du savoir, de l'émancipation
intellectuelle, des droits et des devoirs. Ils ont comme terribles
adversaires des sociétés déliquescentes -
ici l'ordre traditionnel, là-bas les ravages du libéralisme
- des familles éclatées, des media abrutissants
aux mains du marché, des loisirs multimédia dévorants,
et des corollaires comme la marginalisation croissante de l'école,
la panne prétendue de " l'ascenseur social ",
les incivilités, l'irrespect croissant, etc. Le Directeur
du cabinet du Maire ajoute en conclusion : " A Canala, il
nous faut des enseignants recrutés sur profil. Qu'ils viennent
ici en toute connaissance de cause. " Mais nous sommes justement
venus " en toute connaissance de cause ". Nous avons
de plus suivi les cours de Marie-Adèle JOREDIE sur la culture
kanak et en sommes ressortis profondément enrichis. Ce
" profil " recherché irait-il jusqu'à
des critères ethniques ? (Mais
j'écarte d'emblée cette monstruosité qui
engendre des Milosevic ou des Rwanda.)
Que signifie alors plus précisément cette déclaration
? Cette " connaissance de cause " irait-elle jusqu'à
l'acceptation implicite de choses inacceptables ailleurs ?
De fait, nous avons été
contraints d'accepter à notre arrivée, un loyer
fixé par la municipalité, notre bailleur, multiplié
par 2,6 par rapport au précédent locataire, délicate
attention locale en guise de bienvenue, sans doute. (Je suis heureux
d'apprendre, d'après l'article, que les enseignants du
primaire sont logés gratuitement car ce n'était
pas notre cas ni celui de tous nos collègues). Forcés
d'accepter encore l'immobilisme absolu de la commune dans l'entretien
et la réparation du dit logement : prises électriques
cassées, volets roulants hors d'usage ou manquants qui,
dans un cas plongeait la pièce dans l'obscurité
et dans l'autre nous interdisait d'avance tout remboursement en
cas de vol. C'était cela ou le marché locatif privé,
avec des propositions, comment dire, ne répondant pas exactement
aux standards occidentaux modernes pour des prix à peine
inférieurs à ceux pratiqués à Nouméa.
L'enseignant est véritablement piégé dans
cette vallée, otage de son propriétaire s'il ne
veut pas loger à La Foa et affronter deux fois par jour
les 52 km de l'interminable col d'Amieu, par tous les temps. L'incurie
municipale dans la gestion de son maigre parc immobilier atteignit
un sommet lorsque, installés depuis plusieurs mois à
Nouméa, la mairie de Canala nous réclama des loyers
pourtant payés, de manière assez véhémente
! Une copie des quittances heureusement conservées - de
simples tickets de caisse enregistreuse d'ailleurs refusés
par l'employé du Vice-Rectorat en levant les yeux au ciel
- ont mis fin à l'affaire.
Le " profil-type " de l'enseignant à Canala
doit-il sous-entendre encore l'acceptation du caillassage des
toitures des logements, celui des bâtiments du collège
pendant les cours, celui, non intentionnel - c'est ainsi qu'il
fut officiellement déclaré - de la voiture de ce
collègue au premier jour de son arrivée en 2007
? Ce professeur avait, il est vrai, le tort d'être d'origine
wallisienne. Ce " profil " doit sûrement être
celui de l'enseignant qui sait rester à sa place, c'est
à dire chez lui, et éviter d'entrer dans des zones
de non-droit comme la tribu de Nakéty ; le soir pareillement,
afin d'éviter des rencontres alcoolisées toujours
hasardeuses ; le week-end encore, ne pas se retrouver sur les
routes de la vallée et croiser un véhicule-épave
zigzaguant d'un bas-côté à l'autre à
tombeau ouvert. Cet enseignant modèle est bien sûr,
cela va sans dire, celui qui supportera sans broncher les cambriolages
à répétition (cinq fois en quatre ans pour
nos amis restés au village) et de manière générale,
tous ces faits mineurs dont il n'est jamais fait écho nulle
part comme ce collègue de mathématique battu à
coups de pieds dans sa classe par certains de ses élèves
en 2008, les gendarmes en poste au village faisant l'objet de
fréquents caillassages dans leurs tournées, au centre
d'une rixe et blessés lors d'un contrôle d'alcoolémie
sur la route en 2007 (idée surréaliste en effet)
ou essuyant même des tirs d'arme à feu en tribu,
les cambriolages répétés de l'OGAF, et tout
ceci dans une apparente impunité. Le non-dit doit avoir
ses limites, même en son royaume.
On ne peut tenir les élus pour responsables de tous les
maux de la vallée. Il y a là un inextricable écheveau
de rancurs croisées où se mêlent l'histoire,
les intérêts, les traditions claniques et bien d'autres
choses encore. Mais la municipalité, avant de rechercher
le " professeur à bon profil " - et regretter
par là-même que les enseignants actuels n'y correspondent
pas - devrait se soucier davantage de son action préventive
sur la petite minorité de ses administrés coupables
de méfaits, qui, jetant le discrédit sur toute une
population est responsable de la détestable réputation
actuelle de la commune. Que
fait-elle concrètement pour éduquer à la
citoyenneté, responsabiliser les parents, lutter contre
l'alcoolisme, maintenir l'ordre, lutter contre cette terrible
Omertà, offrir des loisirs, créer des échanges
culturels avec l'étranger, tenter de rétablir la
moralité puis l'autorité des chefs coutumiers, favoriser
l'implantation d'entreprises dans la vallée pour en finir
avec le tout nickel, ouvrir et faire évoluer les mentalités,
désenclaver le territoire en défendant l'idée
d'une nouvelle voie de communication à la place de l'antique
et dangereuse piste à horaires ce qui " aèrerait
" cette si belle région en lui offrant le passage
touristique et donc les revenus qu'elle mérite, offrir
enfin aux enseignants des conditions de vie décentes et
éviter un turn-over préjudiciable aux enfants et
déploré par tous ? La question reste posée.
Quoi qu'il en soit, les enseignants ne doivent plus être
les boucs émissaires de la société, pris
entre les feux croisés d'une opinion publique souvent manipulée
et des politiques qui, dans les difficultés, sont toujours
prompts à pointer du doigt notre profession. Nous ne sommes
ni les causes des situations dégradées ni leur unique
solution. Comme beaucoup avant nous et d'autres encore demain,
pour toutes ces raisons, nous avons donc quitté au plus
tôt Canala, aussi attristés que soulagés de
tourner cette page mémorable de notre carrière.
Frédéric D'HULSTER
Professeur d'éducation musicale