Il est des sujets qui paraissent inépuisables, ceux-là même dont les contours ont la particularité de pouvoir se diluer dans un étrange milieu empreint d'ésotérisme, de magie, de divin. Ainsi la question du tempérament et les problèmes qu'elle pose depuis toujours dans l'accord des instruments à sons fixes - et eux seuls, soit dit en passant.
L'histoire, bien connue, commence avec la légende des marteaux
du forgeron observés par Pythagore, se poursuit par celle
du monocorde, instrument expérimental décrit et
utilisé par le grand homme, et à sa suite, tous
les théoriciens de l'histoire de la musique occidentale,
de Boèce à Schoenberg, en passant par Rameau.
La question fait appel à la science acoustique à laquelle se confrontent des raisonnements géométriques et arithmétiques. (Je me permets de renvoyer ici mon lecteur aux articles spécialisés qui traitent de ce sujet passionnant et fort complexe, pour, ceci fait, considérer à nouveau le problème avec le recul nécessaire).
Notre culture occidentale, en partie basée sur la vision
pythagoricienne d'un monde dont la notion de perfection est liée
aux occurrences d'ordre arithmétiques - concept érigé
en véritable culte pré-chrétien - fit donc
ses choux gras de cette voie merveilleuse pour trouver l'explication
rationnelle à la Beauté. Les citations qui émaillent
l'histoire de la pensée occidentale sont de fait innombrables
et ont durablement marqué les esprits : " Toute beauté
s'exprime sous forme de rapports numériques, rapports rendus
perceptibles grâce à la musique " ; " Plus
la relation est simple, plus le son est beau " ; " La
musique est nombre rendu audible " (école pythagoricienne)
; " La musique est une science physico-mathématique.
Le son en est l'objet physique et les rapports trouvés
entre les différents sons en font l'objet mathématique
" (Rameau, Traité d'harmonie, 1722) - mais celui-ci
ajoute heureusement, et enfin : " Sa fin est de plaire et
d'exciter en nous diverses passions ". Nous pourrions continuer
avec " La musique est l'âme de la géométrie
" (Claudel), ou " la musique est une mathématique
qui s'ignore " (Leibniz) - comment le pourrait-elle encore
après cela ?
- etc
etc
etc
Autant de mots qui plongeraient peut-être de grands musiciens
indiens ou chinois dans quelque abîme de perplexité
mais qui n'en constituent pas moins un fondement philosophique
à notre science musicale occidentale. L'Antiquité
y a trouvé une condition du Beau, le moyen-âge, une
image de la perfection divine, les lumières, l'espoir d'une
science triomphant des complexités du Monde, et notre époque,
ayant pourtant dépassé un débat que l'on
pourrait enfin croire clôt, connaît encore quelques
amateurs se perdant en conjectures autour du sempiternel tempérament.
Un article récemment publié sur cette question m'a
inspiré ce commentaire. Après un savant exposé
arithmétique, la personne y proposait un nouveau type de
tempérament, dénommé " hyper-tempérament
", qui consiste, en deux mots, à pouvoir jouir de
la " plénitude sonore " que seul les proportions
naturelles de la résonance des corps est sensée
nous offrir, tout en conservant les avantages en terme d'équivalence
des intervalles que seul le tempérament égal nous
procure. Certes, pour atteindre ce nirvana sonore faut-il encore
s'accommoder d'un clavier où toutes les touches ont été
divisées par deux et ne point se tromper lorsque la modulation
survient ou qu'il faut enchaîner une succession d'accords
sur des tons différents : Que voulez-vous, le bonheur aura
toujours un prix ! Parvenus à ce point permettons-nous
ce moment de détente. En vertu de la raison supérieure
selon laquelle deux plus deux font indubitablement quatre, nous
obtenons un clavier de 176 touches qui, n'en doutons pas, sera
à l'origine de quelques difficultés dans l'exécution
de certaines oeuvres de Liszt, par exemple. Pensé dans
le cadre exclusif de la musique tonale - il serait doublement
ridicule de s'aventurer à utiliser un tel instrument dans
du Webern - comment exécuter les harmonies tonales dépassant
quelque peu la seule triade si l'on considère que les super
structures d'un accord peuvent s'analyser comme appartenant tout
aussi bien à d'autres tons ? Comment négocier une
enharmonie par le jeu desquelles un compositeur module fort habilement
? Comment comprendre une simple anticipation, ou une note pivot
: doit-on considérer le ton de départ ou celui d'arrivée
? Sur quelles touches exécuter un accord de septième
diminuée sachant qu'il peut appartenir à quatre
tons différents ?
Les questions sont nombreuses et
une rapide analyse pratique détruit l'édifice irrémédiablement.
A la lumière de notre ouverture toujours croissante sur
les cultures musicales extra-européennes, parfois forts
raffinées, anciennes et complexes, le nombre de ces nouveaux
conquérants de l'inutile est heureusement limité.
En effet, les cultures musicales chinoises ou indiennes, pour
ne citer que celles-là, beaucoup plus anciennes que la
nôtre, se sont toujours moqué des lois de la résonance
des corps sonores et n'en ont pas moins développé
des systèmes musicaux d'une grande richesse, satisfaisant
pleinement tant les musiciens que leur public. La jouissance du
Beau y est, là-bas comme ici, le centre même de tout
projet artistique.
Cette quête apparemment infinie d'un absolu esthétique
au travers de la question du tempérament à certes
intéressé les grands musiciens européens,
sans que ceux-ci n'aient eu la folie d'attendre de définitives
conclusions pour créer
Dieu merci ! La question a,
semble-t-il, davantage occupé les mathématiciens
car aucun grand artiste n'a su attacher son nom à une quelconque
solution de tempérament : le véritable musicien
n'en aurait-il cure ?
Depuis Pythagore, dont le tempérament fut en vigueur en
Europe durant tout le moyen-âge jusqu'à la fin du
XVIème siècle au moins - mais déjà
avant lui - les musiciens se sont visiblement contenté
d'un système " imparfait " (tout autant que ceux
qui lui ont succédé par ailleurs) durant de très
nombreux siècles ! De nos jours encore, chanteurs et violonistes,
parfois certains vents également, tendent dans leur jeux
vers un tel tempérament qui offre les tensions expressives
recherchées grâce à la petitesse de certains
demi-tons. La répartition pythagoricienne des intervalles
dans l'octave est en effet bien adaptée à une conception
essentiellement mélodique de la musique. Lorsque l'occident
s'est engagé sur la voie d'une polyphonie toujours plus
élaborée, puis éveillée à une
conscience harmonique pour s'épanouir enfin dans un système
tonal où la consonance de tierce acquit progressivement
un rôle central - du XVIème s. à nos jours,
schématiquement - il fallut reconsidérer la question
du tempérament des instruments à sons fixes pour
offrir des tierces plus satisfaisantes dans l'accord parfait majeur
plaqué, puis dans les différentes modulations les
plus pratiquées (tons voisins). Toute solution ayant ses
qualités et ses défauts, les tempéraments
furent nombreux : depuis la fin du XVème siècle,
nous pouvons citer Schlick, Aaron, Fogliano, Zarlino (XVIème
s., le plus connu sans doute), Kepler, Werckmeister I,II,III,IV
(XVIIème s.), Neidhardt (XVIIIème s.), etc
Au XVIIIème siècle, enfin, le compromis définitif
ou tempérament dit " égal " s'impose lentement
mais sûrement. Il est le seul à pouvoir garantir
l'équivalence exacte des intervalles dans tous les tons
possibles et possède d'aussi bonnes qualités mélodiques
qu'harmoniques. Seules les octaves étant justes, les rapports
d'intervalles sont calculés selon le facteur Ö2, ce
qui répartit les fréquences des différents
degrés de manière régulière avec des
écarts aux proportions théoriques arithmétiques
très faibles et autorise ainsi toutes les modulations possibles.
L'histoire semblait donc achevée. Et bien non, car la notion
d'exactitude - fût-elle étrangère aux arts
- ne s'accommodant pas de l'à-peu-près - fût-il
obtenu mathématiquement - devient prétexte à
une quête quasi mystique d'Absolu, de Vérité,
à laquelle, nous l'avons vu, certains se lancent encore.
L'oreille est dans ce cas prise à témoin : "
Goûtez la différence ! ". A l'audition comparée
d'une même pièce pour clavecin exécutée
sur plusieurs instruments accordés selon divers tempéraments,
les auditeurs afficheront des expressions de connaisseurs, des
moues entendues, des hochements de tête approbateurs qui
cacheront mal, en vérité, leur perplexité
secrète. Comment leur en vouloir lorsque les choses se
jouent parfois à un ou deux battements près dans
des fréquences qui en comptent des centaines voire des
milliers par seconde ! Si, au mieux, les sensations sont nuancées,
comment porter un jugement qualitatif argumenté - mais
surtout honnête - dans un tel degré de subtilité
? Nous touchons à la farce et je mettrais volontiers au
défi de reconnaître et de nommer, en aveugle, à
l'audition seule les tempéraments utilisés, quiconque
grand connaisseur de la question (mis à part le pythagoricien
qui, employé dans une uvre du XVIIIème s.
par exemple, serait effectivement très reconnaissable).
Si notre claveciniste se trouve, qui plus est, entouré
de violonistes, Zarlino lui-même déclarerait forfait
!
La question de la division de l'octave en une échelle quelconque
selon un procédé empirique ou arithmétique
sera toujours posée comme elle s'est toujours posée
par le passé, et toujours les solutions adoptées
se plieront au mieux au projet esthétique et à lui
seul, quelles que soient les gesticulations et arguments de théoriciens
idéologues. Le problème du tempérament des
instruments à sons fixes s'est révélé
avec plus de force lorsque le langage musical occidental a élaboré
un système tonal avec son harmonie fonctionnelle. Les intervalles
constitutifs des échelles différaient selon les
tons pratiqués ce qui conférait à plusieurs
des " couleurs " singulières, avec lesquelles
d'ailleurs, les compositeurs jouaient ce qui explique l'emploi
préférentiels de certains tons dans l'expression
de certains affects
et ridiculise par la même occasion,
les nombreuses personnes qui aujourd'hui encore sont persuadées
de percevoir ces mêmes " couleurs sonores ", ces
différents affects selon les tonalités alors même
que leur instrument est accordé en tempérament égal
! Dans ce domaine comme dans bien d'autres, le tout est d'y croire.
Rechercher une nouvelle solution de tempérament qui respecte
des proportions arithmétiques premières, quitte
à créer un monstre instrumental dont le clavier
est composé de touches divisées tel un cheveux en
quatre, au nom d'une " justesse naturelle " comme certains
sinistres prônent une " pureté ", c'est
faire la triste preuve de grandes lacunes en histoire de l'art
doublé d'un sentiment de destiné supérieure
pour la musique occidentale, et elle seule, unique élue
des lois de nature révélées. La Nature s'est
toujours moqué d'un quelconque système musical issu
du cerveau alambiqué d'une quelconque forme vivante - l'homme
- à un quelconque très court moment de l'Histoire
- trois siècles terrestres - en un quelconque endroit de
l'univers - la Terre, petite partie appelée Europe.
On peut certes trouver des corrélations entre l'art musical
occidental et la loi physique de la résonance des corps
sonores. Jacques Chailley, en son temps, n'a pas manqué
de jeter un certains troubles dans bien des esprits pour avoir
fait un parallèle entre l'ordre d'apparition des intervalles
dans la succession des harmoniques naturels - Octave, quinte,
quarte, tierce majeure - et l'évolution de la notion de
consonance dans l'histoire de la musique occidentale - la monodie
octaviée, puis doublée à la quinte/quarte
au moyen-âge, la tierce acceptée comme consonance
parfaite très tardivement, etc
Outre que l'on puisse
juger cela parfaitement fortuit - nous avons déjà
évoqué le fait indéniable que les cultures
extra-européennes à qui les lois physiques s'appliquent
comme à nous, ne se sont néanmoins jamais préoccupé
d'une telle coïncidence - la résonance des corps a,
en retour, posé de sérieux problèmes aux
nombreux théoriciens qui comptaient sur elle pour servir
leur démonstration. Ainsi Rameau qui éluda grossièrement
l'écueil pourtant prévisible de l'harmonique 7 (un
intervalle de septième mineure que la nature s'obstine
à nous donner " faux ") et se contorsionna dangereusement
pour dénicher une tierce mineure pratiquée depuis
longtemps avec bonheur, dans une série naturelle qui ne
la présentait objectivement pas ! Rameau fut encore fort
avisé de ne pas poursuivre la série des harmoniques
au delà du " raisonnable " - entendez "
qui sert les limites de sa démonstration " - car,
après des partiels chromatiques particulièrement
" faux ", il aurait rencontré des inharmoniques
qui ne correspondent même plus à des multiples entiers
de la fondamentale, fussent-ils éloignés, caractérisés
par des rapports de fréquence irrationnels ! Qu'à
cela ne tienne, les théoriciens sont toujours parvenus
à justifier si besoin " au forceps " et systématiquement
a posteriori, des pratiques musicales anciennes, éprouvées
et satisfaisantes qui ne souffraient pourtant pas de leur pauvre
nature empirique.
Mais quittons ces spéculations d'ordre arithmétiques
pour constater que l'oreille elle-même - et à travers
ce terme c'est bien du cerveau qu'il s'agit - est éminemment
malléable. Toute notion de " justesse " en dehors
de référents acquis est absurde. Ces référents
sont d'une grande diversité parmi les cultures musicales
humaines qui, chacune, institue ses critères. Un exemple
parmi d'autres nous est facilement fourni avec la pratique de
la tierce " neutre " dans les échelles du monde
arabe, colorant ainsi les mélodies orientales d'une saveur
inimitable pour les occidentaux. Inimitable est le mot juste car,
formés à l'école occidentale, il suffit de
constater la quasi impossibilité pour nous de chanter cet
intervalle alors qu'il est attaqué avec un grand naturel
et une grande exactitude par les orientaux. Outre que cet intervalle
si pratiqué aurait posé des problèmes beaucoup
plus graves encore que notre tierce au cher Rameau - en effet,
cet intervalle " oriental " ne figure ni de près
ni de loin dans la résonance des corps sonores - il est
encore la démonstration des pouvoirs de l'acculturation
dans le processus de perception et d'analyse des schèmes
musicaux par l'intellect.
Mais au delà des facteurs culturels déterminant
la perception et l'entendement du musical, il faudra pour finir
compter avec un phénomène de tolérance, cette
fois-ci véritablement trans-culturel, de l'oreille humaine
aux variations dans les hauteurs théoriques de chaque degré
constitutif d'une échelle quelle qu'elle soit. Le seuil
de cette tolérance fixera dès lors la notion de
justesse. La marge ainsi délimitée au delà
de laquelle une note est définitivement perçue comme
" fausse " connaît une largeur très variable
selon la culture musicale de l'individu, son âge ou le système
musical considéré sans jamais disparaître
pour autant. En dehors d'une attention soutenue, elle peut même
se révéler d'une incroyable taille ! Ce dernier
point, à lui seul suffirait à rendre vaine toute
quête d'un absolu de " justesse ".
FD