Lettre au Monde de la Musique

 

Dans le numéro de Septembre 2005, j'ai lu avec intérêt l'article consacré à Julia Fischer dont j'admire le talent. Sans vouloir polémiquer avec la grande violoniste qu'elle est, j'ai trouvé dans ses propos un nouvel écho de notre "postmodernisme" contemporain, celui-là même qui, sans le définir, bien sûr, utilise le terme de "spiritualité" à tout va. Notre jeune artiste déclarait : "L'acte musical prend une dimension quasi religieuse. Je ne connais d'ailleurs aucun musicien incapable de spiritualité. Comment, sinon, justifier une existence entièrement consacrée aux autres ?".


Oserais-je à présent me présenter en avouant mon athéisme, tout en ajoutant que, si mon talent n'égale en rien le sien, je suis pareillement musicien et que la modeste vingtaine de concerts annuels - il est vrai devant un public moins prestigieux que celui des grandes salles de concert du monde que Julia enchante - est toujours un grand moment de "communion" avec mon auditoire (pour reprendre un terme "spirituel"), entièrement "consacré" à une communication étroite des "esprits" de chacun par le biais de la musique. Oserais-je dire que j'ai écrit des quatuors à cordes dans le but prétentieux de procurer à mon semblable l'indicible émois de l'expérience artistique ? C'est faire preuve d'une grande intolérance - celle-là même qui caractérise malheureusement les grandes religions - que de n'accorder le monopole de l'amour du prochain aux seuls êtres humains "spiritualisés" ? Oserais-je encore ne voir dans l'art musical qu'une forme d'expression sublimée de l'intellect humain, et lui seul, pur "miracle" de millions d'années d'évolution darwiniste, en dehors de toute faribole sacrée ? Peut-on seulement encore oser de pareilles monstruosités scientistes dans notre époque gangrenée par cette "spiritualité" ?


Pardon à Julia Fischer qui a toute mon amitié. Ses propos illustrent cependant "l'air du temps", à mon sens de moins en moins respirable car si la puissance des religions se mesure effectivement à l'aune de leur intolérance, prenons garde que de pareils messages, apparemment anodins mais répétés, ne s'insinuent dans nos esprits, aidés en cela par un mal être diffus que beaucoup se chargent aujourd'hui de définir en termes ontologiques, et n'aboutissent in fine à des matins obscurs, à une pensée spiritualisée et surtout unique, à un pieux goupillon vainqueur se transformant très souvent en sabre purificateur.

FD