Qui saura jamais comprendre et décrire la mystérieuse complexité du processus créatif au coeur même de l’esprit de l’artiste ? Qui pourra un jour juger de l’incroyable alchimie entre un être vivant pensant et le lieu qui l’accueille, son air, ses couleurs, ses sonorités, ses parfums et toutes ces choses indicibles qui stimulent le rêve ?

Nous avons un lieu aux multiples facettes, nous avons une époque, ou plutôt des époques, des hommes enfin dans ce décor, par hasard ou par choix, qui voient, entendent, goûtent, et chez qui ce parfum inspire des sons ! On les appelle des musiciens.

Le musicien est l’artiste du temps. Ignore-t-il pour autant l’espace ? Certes non, mais sans doute le choisit-il davantage pour son seul confort. S’il est l’artiste du temps, le musicien est aussi celui de l’indicible, de l’impalpable, de l’immatériel, d’une abstraction qui néanmoins prendra toujours son origine du réel. Comment départager alors matière et senteur, rêve et réalité, espace et durée, qui peut expliquer cela ?

Restent les faits, froids et irréfutables. A chacun de rêver ensuite l’inimaginable : la ronde magique de l’artiste et de son oeuvre, sous la lumière et dans le temps.

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L’Italie est là, c’est indéniable et bien des choses ici rappellent la Patrie de Dante : architecture, mode de vie, exubérance, bonhomie, cuisine et jusqu’à la langue locale, claire et accentuée, plus proche encore de ses origines latines que l’italien moderne. Pour le musicien comme pour le plasticien, Italie est un mot magique. Ces six lettres sont à elles seules un univers de sensations esthétiques, un étourdissant tourbillon de sons et de couleurs.

Le petit théâtre de bois sur le Quai des Ponchettes, accueille depuis 1776 des troupes d’Opéra trans-alpines. Cette institution est un temple lyrique italien par essence. Le bel canto et plus largement l’art du chant est sans doute la seule réalité musicale savante à avoir pénétré les couches les plus humbles de la population locale, il est vrai constituée pour une très large part d’immigrés italiens.

De gros moyens financiers se sont ici rassemblés et cristallisés sous la forme de somptueux bâtiments et d’infrastructures de spectacles qui n’ont rien à envier à celles des grandes capitales : Opéra de Nice, Salles Garnier de Monaco, Théâtre du château de Valrose, Casino municipal de Cannes et de Nice, Palais de la Méditerranée, Jetée Promenade et plus récentes, les salles Debussy et Apollon.

Un parfum de villégiature cependant imprègne toujours les lieux, une impression de bien-être, une sensation de halte, une bulle hors du temps loin des capitales. L’indolence est ici celle du spectateur qui ne perd rien de son énergie mais que le spectacle fige et auquel il s’abandonne bientôt.

Ce vingtième siècle musical que l’on peut faire débuter avec la création retentissante d’ouvrages comme le Pierrot lunaire ou le Sacre du printemps dans les années 10, ne s’affirme vraiment dans son hallucinante diversité qu’au lendemain du traumatisme de la grande guerre. Peut-on dire que la Côte d’Azur fut au centre d’un tel tourbillon ? Certes non, car les plus fameuses créations musicales eurent avant tout comme cadre les capitales européennes, Paris, Vienne et Berlin en tête. Mais la région azuréenne fut aussi lieu de créations. Elle accueillit en tout cas un nombre non négligeable de ces artistes de génie qui firent l’histoire musicale du XXe siècle.

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N’est-il pas paradoxal que Stravinsky, un des fondateurs du siècle nouveau qui prônait un  » objectivisme musical  » ait connu ses plus grands succès dans le genre du ballet, forme d’art qui par nature, est figurative d’un argument, d’une narration, d’un contenu, surtout en ce début de siècle où les grands chorégraphes, ceux des ballets russes de Diaghilev en particulier, n’atteignaient en rien le degré d’abstraction que l’on connaîtra plus tard ? On peut le penser à première vue, mais André Boucourechliev défend l’idée selon laquelle  » l’argument théâtral d’une oeuvre quel qu’il soit semble lui permettre d’évacuer en quelque sorte l’élément narratif, rationnel et psychologique et de le faire prendre en charge par la scène […] La musique garde alors […] sa pleine autonomie, sa pleine valeur et sa vitalité. « 

Stravinsky avait déjà rédigé la musique des deux premières scènes de Pétrouchka, à Beaulieu où il passe l’hiver 1910-1911 avec sa famille, losqu’il part brièvement à Saint Pétersbourg pour montrer sa musique à Fokine. Ce dernier et Benois (qui collabora au scénario du ballet) se déclarent enchantés.

Stravinsky regagne alors Beaulieu. Il retrouvera Benois et Diaghilev à Monte-Carlo au printemps 1911. L’oeuvre sera néanmoins créée à Paris, au théâtre du Châtelet, le 13 Juin 11 sous la direction de Pierre Monteux. Tout le monde salua à cette occasion l’extraordinaire performance de Nijinsky dans le rôle-titre, de Karsavina, la ballerine, les décors de Benois, la chorégraphie de Fokine.

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Pendant l’hiver 1912-1913, à Monte-Carlo, Gabriel Fauré avait achevé la composition et l’orchestration de son unique opéra Pénélope, créé dans la salle Garnier de la principauté le 3 mars 1913. A la fin de l’année 1918, Fauré s’installe à Menton, Hôtel Balmoral, puis Hôtel de la Terrasse à Monte-Carlo. Il écrit le 14 Janvier 1919 :  » Menton est charmant : mer, montagne sauvage et verdure vigoureuse. Maintenant, j’ai à écrire une petite ouverture, plus une Gavotte et un Menuet à joindre à la Pavane, au Madrigal et au Clair de lune, qui seront encadrés dans un petit scénario de Fauchois, très court d’après ce qu’il m’écrit, et chantés et dansés sur le théâtre de Monte-Carlo vers la fin de Mars « . Cette pièce, Masques et bergamasques est créée le 13 Avril 1919 avec des oeuvres de Claude Terrasse et Nausicaa de Reynaldo Hahn qui commente en ces termes l’oeuvre du maître :  » …cela ressemble à du Mozart qui aurait imité Fauré !  » Cette année 1919, dans la principauté, lors d’un festival Fauré, on put encore entendre Shylock opus 57, la première audition de la Fantaisie en Sol pour piano et orchestre, l’Elégie pour violoncelle et orchestre opus 24, Papillon opus 77, la Balade en Fa majeur pour piano et orchestre, le Pas espagnol tiré de Dolly opus 56. Le compositeur est alors au piano.

Mais sa surdité commencée vers 1903 s’aggrave. Les basses et les aigus disparaissent vers 1910, et les médiums perdent de leur précision vers 1920. Cette année-là, il reprend des forces à Nice. Paul Dukas vient le voir. Outre son talent, Fauré appréciait chez lui sa sincérité, son désintéressement et sa gentillesse, qualités dont il faisait grand cas.

En 1921, âgé de 75 ans, le compositeur s’installe au Ray, quartier nord de Nice et y rédige le finale de son deuxième Quintette. Ce quintette dédié à Paul Dukas sera créé le 21 Mai 1921 au conservatoire à Paris et recevra un accueil triomphal. Il préside le 5 Février 1921, une conférence à l’Artistique dont le sujet est,  » La musique moderne : Claude Debussy et Gabriel Fauré  » par Louis Vuillemin à la fin de laquelle il reçoit une ovation du public.

Le 21 Décembre 1921, Fauré est de retour à Nice pour un dernier séjour qui durera quatre mois, jusqu’à la fin Avril 1922. Il s’installe au 19 de la Rue Pastorelli où il termine son Treizième nocturne opus 119. Il emménage ensuite Promenade des Anglais, puis au 15 avenue de la Californie où il joue pour la première fois en privé, sa deuxième Sonate pour violoncelle et piano en Sol mineur opus 117 avec G. Bistesi au violoncelle.

La mémoire de Fauré est restée vive à Nice jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Il sera ensuite  » redécouvert  » en 1952 à l’occasion d’un concert à Monaco où l’on pourra entendre son Requiem. En Juin 1974 enfin, une courte voie reliant la rue Halévy à l’Avenue Gustave V de Suède est baptisée de son nom.

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La princesse de Monaco avait accordé son patronage à la troupe des ballets russes, ce qui donnait à Diaghilev l’avantage de travailler à Monte Carlo sans soucis matériels. Le célèbre mécène y préparait donc toujours sa saison nouvelle.

Grand admirateur des ballets russes depuis sa prime jeunesse, Francis Poulenc n’est pas peu flatté d’une commande de Serge Diaghilev qui va se concrétiser sous la forme de pièces autonomes, librement enchaînées: Ouverture, Rondo, Chanson dansée, Jeu… Le ballet les Biches de Poulenc est sans doute sa première oeuvre d’importance. Fraîcheur et réserve, finesse et fantaisie capricieuse, désinvolture, tels sont les caractères de cette partition qui révèle encore quelques accents  » stravinskiens « .

La création eut lieu au théâtre de Monte Carlo le 6 Janvier 1924. avec une chorégraphie de Nijinska, des décors et costumes de Marie Laurencin. L’oeuvre reçut un triomphe tout comme la première du ballet les Fâcheux de Georges Auric, une semaine plus tard.

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En Février 1919, alors qu’il séjourne à Megève, Maurice Ravel écrit à Colette pour l’entretenir de son projet d’opéra. Les choses avancent pour le moins lentement et le compositeur s’en excuse. Il veut écrire un Ragtime pour la scène de la tasse et la théière de l’Enfant et les sortilèges, et demande son avis à l’écrivain qui se dit enthousiasmée par cette idée.

Ravel laissera son projet stagner encore de longs mois, tout occupé par la version orchestrale du Tombeau de Couperin, la Valse, la Sonate pour violon et violoncelle, Tzigane. Mais en 1924, un nouveau contrat signé avec l’opéra de Monte Carlo va l’astreindre à se recentrer sur l’ouvrage commencé depuis si longtemps. Il s’acharne nuit et jour:  » Qui pourra donc m’apprendre à bâcler ? « 

Le 7 Mars 1925, Ravel fête ses cinquante ans. L’oeuvre, encore inachevée, est mise en répétition à Monte Carlo et Ravel se rend sur place. Il loge alors à l’hôtel de Paris où il corrige la partition au fur et à mesure qu’il l’entend:  » Une faute à chaque note !  » écrit-il à son éditeur. Il termine la partition cinq jours seulement avant la création mondiale, le 21 Mars 1925. A Monte Carlo, le jeune Georges Balanchine signe la chorégraphie, et le compositeur se déclare conquis par la baguette de Vittorio de Sabata, alors âgé de 33 ans, en poste à Monte Carlo depuis six ans:  » Un chef comme je n’en ai pas encore rencontré  » déclare Ravel.

Ce Samedi 21 Mars, l’Enfant et les sortilèges éclipsa totalement un opéra en un acte de Philippe Bellenot, avec lequel il partageait pourtant l’affiche. La première parisienne n’eut lieu qu’un an plus tard, le 1er Février 1926 à l’Opéra Comique, sous la direction d’Albert Wolff. En 1941, Colette, non sans émotion, se remémore les sensations éprouvées au premier bondissement des tambourins qui accompagnent le cortège des pastoureaux, et Ravel se penchant à son oreille:  » N’est-ce pas amusant ?  » Dans son Journal à rebours, elle poursuit:  » Je n’avais pas prévu qu’une vague orchestrale, constellée de rossignols et de lucioles, soulèverait si haut mon oeuvre si modeste. « 

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Arnold Schoenberg a contribué à mettre au monde ce vingtième siècle musical. Il progressa graduellement d’un romantisme hypertrophié à un atonalisme libre, pour aboutir au nouveau monde sonore du dodécaphonisme au début des années 20. En 1926, il possède pleinement la technique de composition par séries de 12 sons qu’il avait utilisée la première fois pour la dernière des Cinq pièces pour piano opus 23 de 1923, et entame la rédaction d’une oeuvre maîtresse, les Variations pour orchestre opus 31, première oeuvre dodécaphonique confiée à cette formation et que René Leibowitz appelle  » le clavecin bien tempéré du dodécaphonisme.  »

Schoenberg qui mène une activité débordante durant ces années 27-28, constamment en déplacement, égare l’ébauche de sa dernière variation. Il ne parvient plus à retrouver le cheminement de pensée qui l’avait conduit au matériau sonore perdu. Il cherche en vain, abandonne et revient à la charge à maintes reprises. Comme en désespoir de cause, il décide alors de renverser l’échiquier et opte pour une voie différente, une solution qu’il avait refusée jusque là, et se remet au travail. A la grande surprise et au soulagement de son auteur, cette variation s’avérera conforme au projet initial égaré !

Cette péripétie au sujet de cette oeuvre n’est pas étrangère à notre région puisqu’une lettre datée du 21 Septembre 1928, rédigée à Roquebrune Cap Martin où il prend quelque repos, explique à Wilhelm Furtwängler que la dernière mesure des Variations pour orchestre opus 31 a été tracée ce jour même.

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De 1919 à 1931, Vincent d’Indy fréquente chaque été notre littoral azuréen à Agay, au pied du massif de l’Estérel, sur ce bord de mer escarpé où le bleu découpe le rouge. C’est la dernière période du compositeur qui tend vers une sorte de classicisme, de dépouillement, de sobriété. Dans cette localité varoise, le fondateur de la Schola Cantorum se consacre à la musique de chambre essentiellement : son Quintette, son Quatuor ou encore son Diptyque méditerranéen, sont a rapprocher de conceptions esthétiques franckistes (il vénérera toujours son ancien maître C. Franck) tandis que la construction de ses oeuvres révèle souvent une structure cyclique en parfait accord avec sa rigueur.

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Elève préféré de Massenet (l’auteur de Thaïs vécut et travailla beaucoup sur la côte), Raynaldo Hahnl fréquenta les salons musicaux de la côte qu’il charmait de ses mélodies. Grand admirateur et spécialiste de Mozart, il organise à Cannes, et avant Aix, un festival Mozart en Février 1939. Bruno Walter fut au pupitre pour les Noces et les symphonies. Hahn attire par ailleurs dans cette ville les solistes internationaux, monte des opéras (Parisatys de Saint Saëns en 1930, avec Lily Pons, dont la jeunesse fut cannoise) ainsi que ses propres oeuvres (Nausicaa en 21).

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Martinu fait partie de ces compositeurs que le grand public français méconnaît. Il est pourtant considéré comme le quatrième grand nom de la musique tchèque après Smetana, Dvorak et Janacek.

Martinu vient à Paris en 23 et y reste jusqu’en 40, puis part pour les Etats-Unis. Il y vivra de 1941 à 1953 puis reviendra en Europe y passer les dernières années de sa vie qu’il partagera entre Nice, Rome et la Suisse.

L’automne 53 fut magnifique. Il enchanta les Martinu. Ils logèrent à la villa Point clair, au 94 chemin de Brancolar, dans le quartier de Cimiez, non loin de l’Hôtel Régina où résidait Matisse. Nice sera la grande douceur des dernières années. Avec Charlotte, sa femme, Martinu restera deux années consécutives de Septembre 53 à fin Juillet 55. De ce séjour datent des oeuvres capitales, entre autres la Sonate pour piano, l’oratorio Gilgamesh, la cantate l’Eveil des sources.

Ce fut un vieil ami rencontré à Nice qui l’aida à ficeler le livret en italien de Mirandolina, d’après la pièce de Goldoni, la Locandiera. Il vint à bout de ce travail de composition entre la mi Mars et la fin de Juin 54, mais afficha toujours vis-à-vis de cet opéra en trois actes comportant plus d’une heure et demi de musique, un avis mitigé. Mirandolina fut créée à Prague du vivant de Martinu, le 17 Mai 59. La musique du ballet sous le titre Saltarello, en est la page la plus célèbre.

En Juillet 54, il compose un Hymne à Saint Jacques en hommage à sa ville natale. Puis, quelques jours plus tard, suit Primerose, un cycle de cinq duos pour deux choeurs de femmes (soprani et contralti) avec violon et piano, sur des textes moraves. A la fin de cette même année, il termine deux oeuvres importantes : la cantate la Montagne aux trois lumières et la Sonate pour piano. Il pense déjà à Gilgamesh et aux Fresques de Piero della Francesca. A l’affût de nouveaux projets, il lit encore Alexis Zorba et rencontre son auteur à Antibes.

Martinu acheva Gilgamesh le 18 Février 55. Quelques jours seulement après avoir mis un point final à cet oratorio, il entreprenait le 20 Février, les Fresques de Piero della Francesca, pour les terminer le 13 Avril suivant.

Depuis le mois de Novembre 54, les Martinu avaient quitté le quartier Brancolar pour une petite maison,  » Isba le Beau site  » qu’habita Victorien Sardou, au numéro 17 du boulevard du Mont Boron. Jouissant d’une vue magnifique tant sur la ville que sur l’horizon maritime, cette situation unique est sans doute pour quelque chose dans la forte inspiration dont témoigne les oeuvres composées dans ce lieu : Gilgamesh et les Fresques. Cette résidence miraculeuse semble avoir stimulé au plus haut point la sensibilité de Bohuslav.

Après plusieurs séjours à Rome, New York et Philadelphie, les Martinu retrouvent Nice le 1er Septembre 58 à l’Isba Beau site sur les pentes du Mont Boron  » où les couchers de soleil sur la mer sont les plus beaux du monde « . La Passion grecque, fut alors remise sur le métier. Mais l’état de santé de Bohuslav ne s’améliora pas. De retour en Suisse, il termine la Passion le 15 Janvier 1959.

En Mars, il écrit à ses amis Wurm, une lettre dans laquelle il exprime son désir de revenir sur les flancs du Mont Boron.  » […] Le temps passe vite et bientôt nous regagnerons le royaume de Nice avec ses rayons de soleil et notre terrasse […] Nous arriverons très exactement le 1er Avril, probablement par l’autobus de Genève […] et nous fêterons l’évènement avec quelques verres de Cordial Médoc, dans notre café, sous les arcades […]  » Le mois de Mai suivant, il devait retourner définitivement en Suisse pour raison médicale.

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Au lendemain de la grande guerre, une nouvelle expression musicale noire américaine prend rapidement possession de l’hexagone. En cela, la côte d’azur qui apparaît comme un fidèle relais du  » Tout-Paris  » effréné des années folles, devient un propagateur efficace de cette musique révolutionnaire.

Le 11 Mars 1918, la ville de Nice est choisie par le haut commandement américain pour devenir centre de repos et de convalescence pour blessés et permissionnaires. Chaque semaine, ce sont plus de 1200 Sammies qui arrivent placés dans des hôtels-villas réquisitionnés ou dans des familles d’accueil. Parmi eux se trouvent d’innombrables musiciens.

Dès 1919, les premiers orchestres de jazz civils et professionnels succèdent aux fanfares ou Brass band de l’armée US. Cette époque est aussi celle de l’émergence d’une saison d’été, d’un tourisme estival qui multipliera les possibilités d’engagement pour les orchestres saisonniers, mariant ainsi jazz et soleil. Cette musique connaît de plus les faveurs de l’avant-gardisme, de l’anticonformisme, de la modernité symbolisée par Chanel, le cubisme et l’art nègre, cet art si valorisé par Cocteau, Léger ou Picasso.

Durant ces années vingt, nous pouvons écouter à Cannes au Casino Municipal et aux Ambassadeurs l ‘orchestre du pianiste américain Billy Arnold, fort apprécié de Cocteau, Milhaud et Jean Wiener, Vance Lowry et Seth Jones au Boeuf sur le toit, réplique du temple de l’avant garde des années folles parisiennes qui s’ouvre à Cannes, rue Macé, en 1928, le Savoy Gordon Stretton Jazz band en 1919-1920 à Nice qui gravera à Paris quelques faces pour Pathé sous le nom de Syncopated six en 1923, ainsi que Stéphane Grappelli, alors jeune pianiste, engagé en 1926 au Colin-Maillard de Menton puis au Casino Municipal de Nice où il accompagne à l’occasion la projection de films muets.

La côte d’azur, indifférente à la crise, inaugure en 1929 deux nouveaux temples du luxe et des loisirs : le gigantesque Palais de la Méditerranée, Promenade des Anglais, et le célèbre Palm Beach de Cannes. Le premier grand orchestre de jazz français, Grégor et ses Grégoriens, se lance sur les planches niçoises cette même année. L’orchestre propose un spectacle de qualité et son chef en 1929, fonde la Revue du jazz, première publication française spécialisée, dans laquelle il défend le  » jazz à la française « , lassé par l’irruption permanente des formations étrangères. En 1924, se constitue une autre phalange qui allait faire les grandes heures du Palm Beach, du Casino municipal de Cannes, du Casino des fleurs de Nice et de l’Eldorado : Ray Ventura et ses collégiens qui s’inscrit dans l’exacte lignée de Grégor.

Le grand événement jazzistique du milieu des années 30 reste sans aucun doute la venue à Nice de Louis Armstrong, après deux concerts mémorables salle Pleyel à Paris. Les concerts ont lieu au Casino municipal de Nice les 11 et 12 Janvier 35. La critique est unanime.

Pour la deuxième fois dans son histoire, la guerre achevée, Nice est centre de repos pour blessés et permissionnaires américains : 350 000 GI’s défileront sur la côte jusqu’en Décembre 45 réactivant ainsi une économie paralysée et estropiée. Le 2 Juin 45, 86 musiciens de l’U.S Army Band font danser plus de 30 000 niçois sur la place Masséna. Le jazz connaîtra alors une popularité jamais égalée depuis !

Une gloire locale, originaire de Loda, hameau de Lantosque dans la Vésubie, débute alors. Il s’agit d’Aimé Barelli, célèbre trompettiste qui animera bientôt les nuits du Sporting Club de Monaco, et ce jusque dans les années 80.

Cette activité fébrile motiva certainement l’organisation à Nice en Février 48 du tout premier Festival international de Jazz au monde, et ce bien avant les Etats-Unis. Ce festival rassemblera pendant sept journées, quelques-uns des grands du jazz classique et du style New Orleans. Nous trouvons des formations belges, suisses et anglaises ainsi que Claude Luter pour la France, opposées à quatre ensembles américains, l’orchestre de Rex Stewart, celui de Milton  » Mezz  » Mezzrow, un ensemble du Jazz at the Philharmonic autour de Coleman Hawkins qui sera remplacé in-extremis par le jeune Lucky Thompson. Mais la vedette revient bien sûr au All Stars de Louis Armstrong qui se produira à l’Opéra de Nice avec le succès que l’on imagine. La réussite de ce festival est sans équivoque ce qui lui vaudra une pléthorique descendance : la même année à Paris, en 49 à Naples, en Belgique, à San Remo, à Lyon et le premier festival de jazz aux USA, à New Port en 54… seulement !

De 1950 à 59, Sidney Bechet est la figure dominante du jazz azuréen. Il débute sur la côte en Août 50 au Vieux Colombier de Juan-les-Pins et se produit avec les orchestres de Luter et A. Reweliotty. Le 17 Août 51, Bechet épouse en fanfare Elisabeth Ziegler et conduit une gigantesque parade, dans les rues d’Antibes au son de dizaines de musiciens montés sur des chars.

Le festival de jazz de Cannes de 58 (qui constitue donc le dernier événement de la période étudiée ici) surprend par la diversité et la qualité de son programme. Les musiciens américains sont en effet représentés par Dizzy Gillespie, Stan Getz, Ella Fitzgerald, Roy Elridge, Sarah Vaughan, Coleman Hawkins, le MJQ, Sammy Price, Teddy Buckner, Joe Jones, Joe Turner, Donald Byrd, Bobby Timmons, Sidney Bechet, Bill Coleman, Don Byas, Albert Nicholas, Kenny Clarke… On reste coi ! Les européens ne sont pas en reste avec la présence de Bobby Jaspar, Claude Luter, A. Reweliotty, M.Hausser, Guy Lafitte, S. Grappelli, S. Distel, R. Guérin, Barney Wilen, Martial Solal, le Jazz club de Paris d’A. Hodeir, C. Bolling…

Nous terminerons sur une figure emblématique du jazz niçois, représentant de toute une jeune génération de musiciens des années 50 habitués du Hot Club de Nice et de sa cave rue Masséna : Barney Wilen, Saxophoniste surdoué qui remporta le Prix D. Reinhardt de l’Académie de jazz en 57 et joua aux côtés de grands noms comme Thelonious Monk, Gillespie, Bud Powel, JJ Jonhson. Il fut sollicité par Miles Davis en personne pour enregistrer la célèbre bande son du film de Louis Malle Ascenseur pour l’échafaud. Il accompagnera même le trompettiste en tournée.

Il est bien sûr injuste de ne pouvoir commenter ici l’activité de tous ces musiciens de jazz qui ont fait, et font encore de la côte, une surprenante et miraculeuse pépinière de talents, ainsi que celle de ces niçois de souche ou d’adoption, compositeurs s’étant particulièrement illustrés dans le genre de la musique de film : Maurice Jaubert, Joseph Kosma ou Francis Lai.

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Le XIXème siècle musical fut sans conteste plus riche dans cette région que la période évoquée ici. Le romantisme s’incarne au sein d’un milieu naturel libre et fantasque, où la présence de l’homme est limitée, un univers de sensations fortes et un abandon contemplatif dans lequel l’âme se laisse emporter par le courant des humeurs. Les profondes couleurs, une nature chantante, l’étendue maritime, le pittoresque de l’habitat humain, la majesté des alpes, la proximité de l’Italie, les restes de civilisations antiques, tout semblait ici réuni pour le plein épanouissement de cet idéal romantique. Berlioz n’a-t-il pas déclaré dans ses mémoires avoir vécu à Nice les vingt plus beaux jours de sa vie ?

Notre XXème siècle est urbain. Du littoral outrageusement construit aux espaces naturels sévèrement surveillés, l’homme aujourd’hui régit tout. Que reste-t-il de ce lieu à part dont on a, une à une, fait disparaître les superbes spécificités ? Le ciel, sans doute, sa lumière et l’insondable profondeur de son bleu durant ces belles journées d’hiver. Un peu plus chaque jour, il semble devenir l’unique témoin d’un temps épicurien où sa voûte d’azur protégeait alors l’ingénuité d’un nouvel Eden. Il ignore notre temps de froide technicité et attend patiemment son heure, et avec elle, le retour d’artistes musiciens fatigués de grisaille et sensibles à sa magie, qui sauront, un peu grâce à lui, donner au Monde quelques uns des chefs d’oeuvres du futur,  » Made in Côte d’Azur « .