Dans son tout récent livre, Alan Sokal, professeur de physique à l’Université de New York, dénonce  » ce que l’on peut appeler Postmodernisme, c’est à dire, en gros, l’idée que la modernité, caractérisée par un esprit scientifique et rationnel, est ou doit être dépassée. (…) C’est le discours de gens qui, tout en n’étant pas eux-mêmes particulièrement religieux, en tout cas pas ouvertement, légitiment les superstitions, par exemple en les déclarant, d’une façon ou d’une autre, aussi valides que les sciences.  » (…)  » Nous vivons en France, et en général en Europe, dans une époque où, comparativement parlant, le poids de la religion et des églises est faible. Mais ce n’est pas le cas aux Etats-Unis, en Inde, en Afrique, en Amérique latine (où le catholicisme recule mais souvent au profit de sectes protestantes), ou dans les pays musulmans. Loin de considérer, comme le font certains, que les racines chrétiennes de l’Europe en sont la caractéristique essentielle, on devrait plutôt considérer la disparition de la religion de l’espace public comme la marque de l’exception européenne, et son principal titre de gloire. D’un point de vue historique et géographique, c’est presque un miracle. Reste à savoir si cela va durer. On peut l’espérer mais ce n’est pas certain, et les gens qui s’amusent à attaquer l’esprit scientifique, comme s’il s’agissait du problème principal de notre temps, sous-estiment le danger d’un retour en force du religieux (qui est certainement le secret espoir d’une bonne partie de l’Eglise catholique). Après tout, une remontée de la religion a eu lieu, au cours de ces dernières décennies, aux Etats-Unis et dans diverses parties du tiers-monde. Faire l’apologie, même indirectement, de l’obscurantisme revient à faire courir un sérieux risque à nos sociétés. Quand on voit l’état du champ intellectuel contemporain, on ne peut s’empêcher de penser que sa reconquête rationaliste est une entreprise aussi nécessaire que titanesque « .

Les pseudosciences – toutes ces choses comme la dianétique l’astrologie, le toucher thérapeutique, les sciences védiques, l’homéopathie, l’homéodynamique, etc… qui revêtent l’apparence de la science en utilisant, par exemple un jargon qui ne trompe que le benêt et à la suite desquelles nous pouvons ajouter les religions –  » se présentent comme justifiées, mais uniquement du point de vue de leur méthodologie ou de leur rationalité propre « . Ne cherchez pas à reproduire les expériences, n’utilisez plus de témoin, ne testez pas en double-aveugle, laissez là ces méthodes de rat de laboratoire : croyez-moi, un point c’est tout !

La science est  » une vision du monde qui accorde la première place à la raison et à l’observation, et qui vise à acquérir un savoir précis du monde naturel et social. Elle se caractérise avant toute chose par l’esprit critique, à savoir l’engagement à soumettre ses assertions à la discussion publique, à en tester systématiquement la validité par l’observation ou l’expérience, et à réviser ou abandonner les théories qui ne résistent pas à cet examen ou à ces tests « . La gangrène postmoderne, elle, est  » le rejet plus ou moins explicite de la tradition rationaliste des Lumières; des élaborations théoriques indépendantes de tout test empirique; un relativisme cognitif et culturel qui traite les sciences comme des narrations ou des constructions sociales parmi d’autres « . Loin d’être objectivement transculturel, « le mot Vérité se trouve redéfini par les postmodernes pour dénoter un simple accord, voire un compromis, entre les membres d’un même groupe social ou une utilité pratique en vue d’un objectif précis. Ainsi, les postmodernes tendent à rejeter l’objectivité y compris en tant que simple idéal que l’on s’efforcerait d’atteindre, même de manière imparfaite. Chez eux, tout dépend du point de vue subjectif de chacun, et les valeurs morales ou esthétiques supplantent les valeurs cognitives en tant que critères d’évaluation des assertions factuelles « .

Mais enfin, en sommes-nous là ? C’est la remarque que l’on peut se faire à la lecture de ces lignes. Alan Sokal est Etats-unien. Comme il le souligne plus haut, l’Europe, patrie des Lumières (et particulièrement la France, ai-je envie d’ajouter non sans fierté) se trouve encore quelque peu préservée de ce courant de pensée qui submerge, semble-t-il, tant les Etats-Unis que l’Inde ou le monde arabe, et d’autres régions encore qui voient dans la rationalité scientifique l’objet d’un combat post-colonial. Croyances et pseudosciences servent alors des intérêt politiques régionalistes ou nationalistes, partie confuse d’une volonté de reconquête identitaire habilement récupérée. Un nouveau populisme se déploie sur la base de véritables ou prétendues traditions, et l’auteur déplore qu’il  » nous manque une conception du monde laïque convaincante capable de mobiliser l’opinion populaire et qui ne craigne pas de contredire la prétendue sagesse des traditions populaires « .

 » La méthode scientifique, pour ceux qui l’emploient, joue essentiellement le rôle de filtre qui permet de séparer les propositions fausses, les propositions plausibles et celles qui ne le sont pas et, d’une manière plus générale, d’évaluer les propositions et les théories selon le degré de justification rationnelle dont elles jouissent à la lumière des preuves actuellement disponibles. En supprimant ou en affaiblissant ce filtre – par exemple en niant la possibilité même d’une évaluation raisonnablement objective de ce niveau de justification – non seulement, on laisse échapper la science traditionnelle, mais on ouvre aussi la porte à la pseudoscience. De plus, en amoindrissant le rôle des critères cognitifs dans l’évaluation des théories, on permet à des considérations sociales, politiques et psychologiques de prendre la première place. Ce mécanisme nous induit à considérer avec bienveillance les théories qui semblent soutenir nos but politiques ou personnels (…) et nous jetons au contraire un œil sceptique sur les théories que nous jugeons politiquement incorrectes ou tout simplement déplaisantes, ou dont les partisans nous paraissent antipathiques « . Il y a près de quatre siècles, Francis Bacon écrivait : « L’entendement humain, une fois fixé sur certaines idées – soit parce qu’il s’agit de croyances acceptées, soit parce que l’idée lui plaît – oblige tout le reste à les étayer et à les confirmer ; si fortes et nombreuses que soient les instances contraires, il ne les prend pas en compte, les méprise, ou les écarte et les rejette par des distinctions qui conservent intacte l’autorité accordée aux premières conceptions, non sans une présomption grave et funeste « . Comment ne pas voir défiler dans cette citation le long cortège des absurdités religieuses s’opposant avec rage aux résultats empiriques d’une pensée scientifique balbutiante. Aujourd’hui encore et toujours,  » dans la mesure où leur conception du monde est de type religieux, [les postmodernes] sont hermétiques à toutes les preuves susceptibles de contredire les principes sur lesquels [ils] reposent « . Plus grave encore, Steve Fuller voit dans cette dérive postmoderne aux Etats-Unis des répercussions qui, liées aux impératifs d’un marché surpuissant, tendraient à pérenniser la doctrine :  » Au fur et à mesure que les gouvernements continuent à laisser les impératifs du marché déterminer leur politique scientifique, les équipes de chercheurs en quête de fonds devront adapter leurs objectifs de recherche aux intérêts des investisseurs potentiels. C’est ainsi qu’ils se rapprocheront de plus en plus de la production du savoir prêt à consommer qui caractérise les mouvements New Age. Les connaissances qu’ils produisent perdront progressivement le vernis universaliste d’un savoir en soi et deviendront des savoirs adaptés à des groupes particuliers « . Les prédictions de Fuller, hélas, pourraient bien se réaliser !

Pessimiste, Alan Sokal ? Il a sans doute quelques raisons de l’être :  » En réalité, je dois avouer que je suis légèrement déconcerté par une société [états-unienne] dans laquelle 50% de la population adulte croit à la perception extrasensorielle, 42% aux maisons hantées, 41% à la possession par le diable, 36% à la télépathie, 32% à la voyance, 28% à l’astrologie et …45% à l’exactitude littérale du récit de la Création dans la Genèse !  » Il précise encore  » parmi ceux qui avaient un diplôme d’enseignement supérieur, seulement 24% soutenaient le créationnisme contre 49% de ceux qui étaient allés jusqu’à la fin du secondaire, et 52% de ceux qui s’étaient arrêtés avant « . (les 24% me paraissent cependant encore démesurés !).

 » Le maintien d’une perspective scientifique sur les choses exige une lutte intellectuelle et émotionnelle permanente contre la pensée complaisante, téléologique et anthropomorphique, contre les erreurs de jugement en matière de probabilité, de corrélation et de relation causale, contre la propension à chercher des confirmations plutôt que des réfutations à nos théories préférées. (…) En affaiblissant les fondements intellectuels et moraux de la pensée scientifique, le postmodernisme est complice de la pseudoscience et agrandit l’océan de folie sur lequel le frêle esquif de la raison navigue tant bien que mal  » (Bertrand Russel) « .