De la perception de la mélodie.
La perception de la musique, sous son aspect
mélodique, a de grandes analogies avec la langue parlée.
Nous verrons plus loin qu'en ce qui concerne la mémorisation,
cette similitude se constate au niveau des aptitudes en terme
de segmentation. La durée du " présent apparent
" est sans doute comparable dans la communication verbale
et pour une surface musicale, ce qui permet même de supposer
une forme de primauté de la première sur la seconde.
En effet, pour pouvoir prétendre à un maximum d'intelligibilité,
un énoncé verbal se doit d'être composé
d'unités syntaxiques bien structurées, organisées
en phrases suffisamment brèves pour ne pas franchir les
limites d'une mémorisation à court terme. La fenêtre
temporelle, contrainte première au processus mnésique
est, de plus, variable dans sa largeur selon la densité
du contenu sémantique. Cette dimension sémantique
propre à la verbalisation constitue une caractéristique
absente, à l'évidence, de toute manifestation purement
sonore et musicale. Il n'en reste pas moins que le principe même
d'une identité dans le processus perceptif verbal et musical
se défend aisément, qu'il soit soumis, dans un cas,
à un facteur de densité sémantique ou, dans
l'autre, à une densité simplement syntaxique ou
événementielle. Lorsqu'un énoncé verbal
est perçu, l'auditeur ne reconnaît pas une succession
de sons vides de sens, comme le ferait une machine, mais le sens
lui-même, comme libéré de son incarnation
sonore. Il en est, toutes proportions gardées, de même
dans la perception mélodique . Une succession de hauteurs
n'est pas perçue en terme d'intervalles ni de fréquences
indépendantes mais réalise bien une " idée
musicale " immédiatement assimilable. Les sons musicaux
sont naturellement interprétés au travers de schèmes
sensoriels acquis au long d'années d'expérience,
à l'intérieur d'un cadre culturel qui modèle
ces schèmes de manière bien déterminée.
Ces cadres cognitifs implicites organisent notre grille d'analyse
en créant des classes de hauteurs ou en établissant
des modèles de tension - détente.
La notion de classe de hauteur induit la hiérarchisation
des différents degrés de cette classe. Cette hiérarchisation,
à son tour, accorde des propriétés de stabilité
relative à chacun de ces degrés. Nous avons là
le modèle de la gamme diatonique occidentale et des propriétés
psychologiques du schème tonal. Outre la pondération
qu'un tel cadre accorde à chacun des degrés d'une
telle échelle, il faut encore compter avec l'aspect dynamique
du phénomène de l'attraction tonale, second moteur
du couple tension-détente dans l'univers diatonique. Ainsi,
les hauteurs constitutives d'une mélodie sont-elles perçues
dans un espace de relations contextuelles, les unes par rapport
aux autres, ainsi que chacune dans le cadre plus large d'une tonalité.
Dans le mécanisme de la perception mélodique, il
apparaît, au vu des expériences menées, qu'il
faut tenir compte des différentes échelles d'observation.
La notion de courbe mélodique, par exemple, à l'évidence
un peu moins spécifique que la structure exacte des intervalles,
est un des traits les plus immédiatement perçus
auquel les auditeurs s'attachent de prime abord, au point de confondre
les transpositions exactes d'une mélodie avec les simples
imitations de sa courbe. À une échelle plus petite,
donc plus précise - mais qui concerne de ce fait les sujets
plutôt musicalement éduqués - la structure
intervallique de la mélodie est perçue avec une
grande précision, et les transpositions exactes sont distinguées
des simples imitations de la courbe.
La courbe est ainsi un trait important de la perception auditive
chez l'enfant. Graduellement, à travers l'acculturation,
celui-ci développe les schèmes tonals de sa culture.
Le bébé remarque les changements de hauteur modifiant
une courbe mélodique mais ignore les modifications qui
n'affectent pas directement cette courbe. Lorsqu'il chante, l'enfant
n'accorde pas de précision dans les hauteurs et celles-ci
fluctuent en l'absence de centres tonals stables. Seuls sont contrôlés
les mouvements ascendants et descendants en dehors de toute notion
de hauteur absolue. Avec l'âge, le sentiment de centre tonal
se développe. Les fluctuations se font plus réduites.
Les intervalles mélodiques se rapprochent des modèles
des adultes. On peut accorder au chant infantile une valeur de
témoin dans l'évolution du " formatage culturel
" des capacités perceptives. Durant sa phase d'apprentissage,
le cerveau construit ses modèles perceptifs en constatant
les invariants de l'environnement musical pour ensuite traiter
les structures conformes de manière particulièrement
efficace. Nous sommes là dans le cadre d'une vision globalisante
de la perception qui, seule, permet de telles performances en
termes de rapidité.
Lorsque les expériences sont menées avec des mélodies
inconnues des auditeurs, on observe que la différenciation
entre transposition exacte et simple imitation de la courbe mélodique
est beaucoup plus problématique. Par ailleurs, si nous
sortons du cadre diatonique, une mélodie ne semble alors
perçu que par sa seule courbe. Ces dernières constatations
concernant la perception globalisante et les difficultés
rencontrées en dehors d'un schème culturel acquis
suggèrent l'existence d'un processus perceptif à
étapes, dont la finalité serait l'optimisation du
binôme Reconnaissance/Rapidité. Nous pourrions formuler
cela en termes relevant de la programmation informatique tels
que :
" SI la perception des tous premiers événements
d'un surface musicale permet de constater une compatibilité
avec les schèmes perceptifs culturels acquis,
ALORS poursuivre l'intégration des unités syntaxiques
musicales perçues en fonction de leur degré de conformité
et selon un processus globalisant pour atteindre le vitesse de
traitement la plus grande possible,
SINON abandonner partiellement ou totalement ses modèles
perceptifs (élargir le maillage de sa " grille analytique
") pour éprouver, si possible, d'autres stratégies
perceptives. "
Une procédure de ce type, si grossièrement brossée
en trois pas, au moyen d'une hypothèse première
donnant lieu à une poursuite positive - le plus fréquent
- ou une alternative, est, dans le détail, d'une très
grande complexité et peut compter un très grand
nombre de " pas de programme ". Dans A Generative Theory
of Tonal Music, Lerdhal et Jackendoff ont élaboré
un certain nombre de règles permettant la gestion du schème
musical tonal suivant en cela l'hypothèse d'une démarche
psychique structurée dans un processus de perception de
la musique . Leurs travaux ouvrent certes une voie pleine de promesses
dans la décomposition analytique d'une syntaxe et dévoilent,
sans doute, une large part des mystères de la perception,
mais, semblent davantage se situer dans la perspective lointaine
d'une modélisation de type informatique que dans celle,
peut-être moins rationnelle, d'une description du processus
biologique (si toutefois une telle description exhaustive et "
standardisée " pouvait être envisagée).
La reconnaissance " globalisante " de la mélodie
évoquée plus haut - qu'il est sans doute possible
de généraliser aux autres dimensions musicales comme
l'harmonie - s'entend comme une opération de " fusion
" de pas de programme élémentaires doublée
d'une évaluation permanente de la conformité aux
schèmes acquis des unités mélodiques perçues.
Ce paradigme a pour conséquence de classer ces unités
(ou ces portions d'unités) selon leur degré de conformité
aux modèles syntaxiques et concentrer ses capacités
perceptives sur les seuls éléments inattendus dans
le déroulement du discours. La surface musicale apparaît
alors comme réduite à ces seuls éléments
saillants, hors norme, et donc, traitée en un laps de temps
beaucoup plus court.
D'autres travaux, enfin, ont placé des mélodies-test
au sein d'un contexte harmonique variable. Les auditeur non éduqués
musicalement n'ont pas vu leur perception mélodique affectée
en fonction des changements de contexte harmonique qui modifiaient
pourtant l'appartenance tonale de ces mélodies. Les auditeurs
éduqués ont perçu implicitement les notes
en terme de degré de la gamme et ont été
perturbés par le changement de contexte harmonique.
Si, donc, les cadres cognitifs liés à la perception
d'une syntaxe musicale quelconque sont indépendants du
niveau d'éducation musicale, plus ce dernier est élevé,
plus grande est la sophistication des schèmes perceptifs.
Nous verrons, à ce sujet,
que, selon nous, si ces règles décrivent et expliquent
tant la syntaxe du langage tonal occidental que, dans une certaine
mesure, les opérations perceptives qui la reconnaissent,
elles permettent mieux l'analyse de l'uvre dans sa trace
écrite qu'elles ne rendent compte du détail de la
procédure psychique en temps réel, durant l'écoute
même de cette uvre. Considérer une surface
musicale sous l'angle de sa seule trace graphique revient à
nier la dimension temporelle du sonore pour le réduire
à la commodité analytique des arts plastiques.
L'idée d'une fusion d'un certain nombre de " pas
de programme " dans le processus psychique en une espèce
d'unité opérante supérieure est un concept
d'autant plus intéressant qu'il peut se poursuivre de manière
pyramidale : plusieurs unités opérantes fusionnent
à leur tour en accélérant de manière
exponentielle les temps de traitement. La constitution de telles
unités opérantes à quelque niveau que ce
soit, est la conséquence directe de l'accoutumance aux
schèmes culturels, groupements préférentiels
de pas de programme.